Dès le début de l'histoire
de l'Europe, les activités productives des femmes se sont avérées essentielles
pour le maintien et le développement du noyau familial.
La majorité de ces activités
étaient des travaux domestiques et se traduisaient par la production
d'objets et d'aliments et la reproduction de la force de travail.
La préparation des aliments,
la fabrication des vêtements et des instruments de travail, l'approvisionnement
en eau, la collecte de bois, la conservation du feu, la garde des animaux
domestiques, la vente sur les marchés locaux de produits de la ferme,
l'éducation des enfants, la préparation et l'administration de remèdes
et de médicaments, le ménage etc. représentent autant de tâches productives
sans lesquelles aucun groupe humain ne peut se reproduire ou se développer.
Ces conditions ont des conséquences
particulières dans les sociétés précapitalistes où production et parenté
sont profondément liées. Dans ces circonstances, la majorité des femmes
étaient exploitées, tant dans leur travail que dans leur capacité de
reproduction.
Le produit de leur travail
et de leur corps était contrôlé par le mari, le père, le tuteur ou le
patron. En général, les hommes se chargeaient de la gestion et de l'administration
des affaires familiales, grâce au lien marital, parental ou de dépendance,
renforcé par leur position publique et politique.
Tout au long de l'histoire,
les femmes ont été chargées de maintenir et de reproduire ces unités
domestiques par leur travail, leur temps et leurs facultés.
Pourtant, le travail domestique
des femmes n'a jamais été considéré comme tel, mais comme une partie
fondamentale de leur "vertu". Cette "vertu" a été essentielle pour la
famille et pour le bien-être de la "société.
Dans les sociétés anciennes
déjà, les premières théories concernant les stéréotypes sexuels présentaient
le travail des femmes comme une "vertu" et donc comme une attribution
"par nature" des femmes. Il est significatif que les premiers traités
sur l'économie définissent clairement les tâches féminines comme étant
propres à leur nature. Ces première théories classiques grecques seront
reprises par les écrivains romains. Ainsi, Columelle, au premier siècle
se fait le porte parole de ce courant de pensée:
« ... la nature a axé
le travail de la femme sur les tâches domestiques, et celui du mari
sur les exercices extérieurs... Presque tout le travail domestique
a été spécifique aux femmes, comme si les pères de familles, en revenant
chez eux pour se reposer des affaires extérieures, rejetaient les
tâches ménagères... La femme... s'efforçait d'augmenter et d'améliorer
avec toute son attention les biens de son mari... tous les deux collaborant
à faire fructifier le bien commun, de sorte que la précision de la
femme pour effectuer les tâches du foyer soit à la hauteur de la malice
du mari pour traiter les affaires extérieures ». (Columela, De re
rustica, 12, préface).
Et cette précision des femmes
dans l'exercice de "leurs tâches" était non seulement considérée comme
une contribution au bon fonctionnement de l'unité domestique, mais également
de l'ensemble de la communauté. Ce qui fit dire à Aristote au sujet
de la politique :
« le droit des femmes
va également à l'encontre du régime et du bien-être de la ville, car
de la même manière que le foyer se compose de l'homme et de la femme,
la ville doit être considérée comme divisée en deux parties à peu
près égales: les hommes et les femmes; de sorte que dans les régimes
où la condition des femmes est mauvaise, il faudra considérer que
la moitié de la ville vit sans loi... » (Aristote, La politique II,
1269-1270).
Au cours des temps, le travail
domestique des femmes a été régi par ces deux points de vue. D'une part,
il était considéré comme un travail épuisant et non reconnu, et donc
incapable d'apporter un prestige social et politique. D'autre part,
on vantait les mérites de ce travail qui était attribué aux femmes en
raison de leur "nature" propre, et le prestige des femmes était lié
à leur bonne reproduction.
A toutes les époques et
dans tous les pays d'Europe, nous retrouvons des témoignages de cette
double idéologie. Les discours sur les vertus des femmes abordait principalement
le thème du foyer. L'espagnol Fray Luis de León (XVIème siècle) déclare
dans La mariée parfaite que "elle doit rester chez elle et doit toujours
être présente dans tous les recoins de la maison.. ses pieds servent
à parcourir tous les recoins ...et non... à parcourir les champs et
les rues".
Des points de vue similaires
sont exprimés à l'époque de la Réforme. Pour Luther, "une femme pieuse
et craignant Dieu est un rare bénéfice... Elle réjouit son mari. Elle
travaille le lin et la soie, elle aime se servir de ses mains, elle
gagne sa vie à la maison. Elle se lève tôt le matin... la nuit ne diminue
pas ses facultés. Ménage et travail sont ses trésors". Calvin le dit
de façon plus claire et plus actuelle "l'homme au bureau et la femme
à la cuisine". (Anderson et Zinser 1991 : 271-289).
Les discours des femmes
sont bien différents. Une femme de Hampshire, en 1739, décrit sa vie
domestique après sa journée de lavandière:
« ..nos
tâches domestiques se succèdent de façon incessante ; pour votre arrivée
dans le foyer nous tentons de terminer notre travail : nous rangeons
la maison, cuisons dans la casserole du lard et des brioches, nous
préparons les chambres et nourrissons les cochons; puis nous attendons
devant la porte pour vous voir arriver et nous mettons la table pour
votre dîner. Le matin suivant nous nous occupons tôt de vous, nous
habillons les enfants, nous leur donnons à manger, reprisons leurs
vêtements ... »
Les
femmes et le travail en milieu rural
Le travail agricole est
souvent apparu comme un prolongement du travail domestique, et il était
donc attribué aux femmes par "nature".
Pourtant, les travaux agricoles
des paysans n'étant pas considérés comme des activités domestiques,
il est intéressant d'observer la contribution des femmes aux travaux
de l'agriculture présente dans toutes les sociétés européennes à toutes
les époques.
Une ferme sans femme est
inconcevable. Aucun homme ne peut se charger de l'exploitation s'il
n'a pas de femmes chez lui. Dans les premiers textes portant sur l'agriculture
au VIIème siècle avant J.C., on note déjà qu'un agriculteur doit avoir
un bon boeuf et une femme.
Les femmes paysannes constituent
une partie essentielle de la population féminine depuis l'Antiquité
jusqu'au XIXème siècle, et dans certaines régions d'Europe jusqu'au
milieu du XXème siècle.
Elles sont les filles et
les femmes des petits paysans, serfs, laboureurs ou journaliers. Mais
elles sont aussi esclaves, dans les sociétés où les esclaves travaillent
la terre, et journalières là où on emploie le travail salarié peu cher.
Le travail de ces femmes est dur et implique tous types de travaux agricoles.
Elles sèment, sarclent, fauchent, vendangent et récoltent les olives,
préparent et entretiennent les outils de travail; s'occupent des potagers
et du bétail; traient les chèvres et les vaches et tondent les moutons;
elles s'occupent des volailles; participent à l'élaboration du vin,
de la bière et de l'huile; elles préparent la graisse utilisée dans
certaines sociétés pour la lumière ou comme aliment remplaçant l'huile.
Elles participent également aux tâches liées à la préparation et conservation
des produits : s'occuper du grain, le moudre; mettre en conserve les
produits de printemps et d'été, etc. Une servante de l'Angleterre rurale
du XIVème siècle se plaint de sa situation en ces termes:
« Je dois
apprendre à filer, ratisser, carder, tisser, laver les lapins et,
élaborer manuellement des boissons, surveiller le four, faire du malt,
moissonner, entasser les fagots, désherber, traire, alimenter les
cochons et laver leurs porcheries.. » (Hanawalt 1986 162).
C'est précisément cet aspect
productif qui est pris en compte pour définir les qualités requises
pour les femmes à la tête d'une ferme. Cette femme doit être jeune,
mais pas trop, et avoir une santé robuste pour résister aux jours maigres
et aux autres travaux.
En effet,
dans les mariages ou les unions entre paysans, les capacités des femmes à participer au
travail sont plus appréciées que d'autres critères d'ordre personnel
ou affectif. Les autres qualités requises vont dans le même sens.
La femme
ne doit être ni
laide ni belle, pour ne pas distraire son mari des tâches productives,
elle ne doit être ni gloutonne, ni fainéante, ni superstitieuse ou attirée
par les hommes. La bonne condition physique des femmes était essentielle
pour affronter les nombreuses activités dont elles devaient s'occuper
toute l'année.
L'importance économique
des femmes dans le monde rural explique que depuis l'Antiquité, certains
livres sur "l'agriculture" consacrent des chapitres entiers à détailler
les devoirs des femmes à la tête du foyer, tant pour les tâches à l'année
que saisonnières. (Martinez Lopez 1994 : 12-23).
Ainsi,
quand la terre sera disposée à offrir ses fruits, les femmes devront être prêtes à en extraire
la plus forte rentabilité. Au printemps, quand la terre n'est pas encore
dans la période de production maximale, elles prépareront les pots pour
conserver les légumes, elles récolteront et prépareront les herbes aromatiques
pour les assaisonnements, elles prépareront le saumure fort, le vinaigre
de vin, et commenceront à mettre en conserve les primeurs, comme l'assaisonnement
des salades, etc. Pendant l'été, le meilleur moment pour la récolte
des céréales, des fruits et des légumes, l'activité des femmes s'intensifiera
avec la préparation, l'assaisonnement et la conservation d'oignons,
de poires et de prunes; elles sécheront les poires et les pommes, les
figues et les sorbes pour l'hiver; elles presseront les raisins, feront
du vinaigre de figue, etc.
Mais parmi
tous ces travaux, il faut souligner l'importance des vendanges. Columelle
déclare que " nous
ne cesserons d'éduquer la femme au foyer pour qu'elle sache qu'elle
est chargée de tout ce qui se fait à la maison en relation avec les
vendanges", et elle devra
en plus diriger des activités
telles que: préparer des paniers et corbeilles, préparer les instruments,
laver les puits, presses, pressoirs, récipients et la cave:
"pendant les vendanges, la femme à la maison ne
s'éloigne pas de la presse ni de la cave à vin, pour que ceux qui sortent
le moût le fassent soigneusement et proprement, de telle sorte que le
voleur n'ait pas l'occasion de dérober une part de ce bien".
Pendant tout le Moyen-Âge, nous retrouvons la main d'oeuvre féminine
travaillant dans les vignobles en Italie, en France ou en Espagne. "Après
les vendanges de l'automne, viennent les préparations des fruits d'automne,
lesquelles occupent l'attention de la femme au foyer...",
y compris la conservation des coings, des poires, des pommes, la préparation
des olives vertes ou des grenades. Toutes ces tâches étaient indispensables
pour que l'unité domestique ait un régime alimentaire varié et équilibré
pendant toute l'année. Enfin, "...arrive le froid
de l'hiver et la collecte des olives demande l'attention de la femme
au même titre que les vendanges..." avec
des préoccupations et
des tâches similaires. (Columela, De re rustica XII)
Les femmes nordiques ont
participé à ces activités productives. En Finlande, la production agricole
était également basée sur la culture de céréales, de lait et sur l'économie
forestière.
À un degré inférieur, nous
retrouvons dans tous les pays et à toutes les époques des situations
d'unités agricoles dirigées par des femmes seules, après les guerres
ou le décès du mari. Hormis celles appartenant aux classes sociales
favorisées, les femmes vivent souvent dans la pauvreté et affrontent
le travail avec de piètres ressources. Ce couplet d'une paysanne russe
du XIXème siècle en est un bon exemple,
« Et maintenant
que la guerre est terminée, je reste seule en vie. Je suis le cheval,
le boeuf, l'épouse, l'homme et la grange ». (Cité dans Anderson et
Zinser 1991 : 143).
Les femmes contribuent ainsi
de façon significative à l'économie domestique. L'économie du milieu
rural serait même inconcevable sans elles. Si le cycle de production
de la terre est important, le processus annuel d'élaboration et de transformation
des produits reste essentiel pour toute unité domestique. L'équilibre
alimentaire, et par conséquent, la reproduction du groupe en dépendent
en grande partie. La division sexuée du travail, dans ce cas considérée
comme naturelle, était fondamentale pour reproduire le modèle économique
Le travail salarié féminin
Bien que l'histoire traditionnelle
ait toujours enfermé les femmes dans les murs de la maison, elles ont
néanmoins eu une présence active dans les villes. Les femmes ont travaillé
dans la ville depuis son origine même si les villes n'ont pas eu la
même importance dans toute l'Europe. En effet, les pays nordiques, en
particulier la Finlande et la Norvège, ont toujours gardé une forte
activité agricole. La première ville représentée par les fresques mycéniennes
montrait des femmes porteuses d'eau.
Depuis ce temps, la majorité
des femmes, celles des classes moyennes et modestes, ont occupé les
rues, les places et autres centres des villes pour y travailler. Dans
les villes européennes, aussi bien dans l'Antiquité qu'au Moyen-Âge
et jusqu'au XXème siècle, certains lieux étaient fréquentés en majorité
par les femmes et sont devenus des espaces de sociabilité féminine par
excellence.
Il faudrait souligner tout
d'abord l'importance des sources, lieu particulièrement lié aux femmes
en collectivité. L'approvisionnement en eau est une des tâches réservées
aux femmes depuis le début de la vie urbaine. Il faut noter le caractère
collectif de l'activité relative à l'eau. La source a la même signification
pour les femmes que la place publique pour les hommes, un lieu de rencontres
pour échanger des opinions et des informations. C'est un lieu public,
en majorité féminin et par conséquent inhérent au travail. Dans le même
sens, il faudrait analyser les lavoirs ou les ateliers de filature ou
de tissage. (Martinez Lopez 1995a : 14-19).
Alors que les hommes se
rencontrent à l'agora, au tribunal, à la mairie ou au casino, la sociabilité
féminine est en général liée au travail extérieur qui, en pratique,
reste un prolongement du travail domestique, mais qui leur permet de
rentrer en contact avec les autres femmes de la ville, de parler et
d'échanger informations et sentiments. Le marché constitue un autre
espace public lié au travail. Les femmes tiennent des étals de légumes,
de volailles, etc. comme des marchandes des produits agricoles qu'elles
cultivent, surveillent et préparent. Cette pratique s'est maintenue
depuis l'Antiquité et tout au long de l'histoire des villes occidentales.
Les marchés, avec des femmes marchandes, clientes, femmes des classes
sociales les moins favorisées et, dans certains cas des classes élevées,
sont à la fois des lieux de travail et des espaces de rencontre et d'information
pour les femmes. (Martinez Lopez 1995b : 41-54).
Mais, outre ces travaux
réalisés par les femmes dans les zones urbaines, il faut mentionner
tout particulièrement leur présence dans les ateliers artisanaux et
dans les activités dérivées, liées au développement des cités médiévales.
En Italie, Angleterre, France, Hollande, etc. les femmes animent de
nombreuses activités et, certains métiers sont même exclusivement féminins.
Le Livre des métiers de Étienne Boileau, au XIIIème siècle, désigne
comme métiers féminins ceux utilisant comme matière première la soie
et l'or, c'est à dire, deux des matières les plus appréciées et recherchées
à l'époque. Les archives de Paris de la fin du XIIIème siècle et du
début du XIVème citent quinze métiers exclusivement féminins, dont ceux
de batteuses d'or, batteuses de soie, batteuses d'étain, créatrices
de chapeaux en or, ourdisseuse, cardeuse, etc. D'autres professions
sont considérées comme mixtes comme par exemple la confection du linge
blanc. Les métiers auxquels hommes et femmes pouvaient participer à
égalité sont nombreux. A Francfort, entre le XIVème et le XVIème siècle,
les femmes participaient à 201 types d'activités, elles en monopolisaient
65, étaient majoritaires dans 17 et étaient en nombre égal avec les
hommes dans 38 (King 1993 : 91). A Strasbourg, au XVème siècle, les
femmes figuraient sur les listes de travail en tant que forgerons, orfèvres,
charretières, marchandes de céréales, jardinières, couturières et tonnelières.
Plus d'un tiers des 1434 tisserands de la ville sont des femmes. A Gante,
au XIVème siècle, les femmes abondent parmi les receveurs, prêteurs,
hôteliers, etc. (King 1993 : 93).
Mais, dans
de nombreuses villes, la présence féminine dans certains métiers
n'était pas appréciée
et les femmes se voyaient refuser l'accès à beaucoup de corporations.
Ainsi, en Angleterre les femmes n'étaient admises dans une corporation
qu'en de rares occasions, généralement quand elles étaient la femme
ou la veuve d'un maître artisan. Cependant, dans de nombreuses villes
françaises, les femmes ne se contentent pas de travailler mais
créent
également leurs propres corporations ou corps de métiers qui comptent
des apprenties, des ouvrières et des maîtresses ainsi que leurs propres
règlements intérieurs. Ces règlements stipulent notamment qu'en cas
de problème, les femmes, même mariées, doivent assumer seules toute
les responsabilités :
« Toute
femme mariée qui exerce un métier en ville, dans lequel son mari n'intervient
pas, devra être considérée comme une femme seule pour tout ce qui
concerne son travail. Et en cas de querelle, elle devra répondre et
assurer sa plaidoirie comme une femme seule, en acceptant la loi et
en prenant sa défense devant le Tribunal par une plaidoirie ou un
aveu. » (Cité dans Power 1979 : 73-74).
Ce type de règlements se
retrouve dans de nombreuses villes européennes, tant françaises, qu'anglaises
ou hollandaises.
C'est à partir du XVIème
siècle, avec quelques différences selon les pays, que les femmes commencent
à occuper d'autres postes que ceux qui leur étaient traditionnellement
réservés. Mais, elles sont exclues de certains corps de métiers et rencontrent
toujours plus de difficultés pour trouver du travail dans les ateliers.
Les conditions de travail des femmes se détérioreront progressivement
dans l'Ère Moderne, puisqu'elles ne conserveront que les tâches les
plus ingrates, les plus mal payées et les moins prestigieuses. Au XVIIème
siècle, les débuts de l'industrialisation ont accentué ces tendances
en déplaçant les femmes vers les secteurs productifs les plus marginaux.
Nous allons maintenant examiner
l'exercice de la prostitution, une activité qui a occupé un espace public
important depuis l'Antiquité et tout au long de l'histoire. Depuis la
création des villes, certains lieux sont destinés à l'exercice de la
prostitution. Ces quartiers se sont développés en général aux abords
des agoras, du forum ou de la place publique. À Athènes, la prostitution
s'exerçait près du Céramique, le quartier proche de l'agora; à Rome,
près du forum, c'est à dire à proximité des lieux fréquentés par les
hommes. Dans les villes médiévales, elle prenait place près des marchés
et des lieux de réunion politique. D'autre part, l'organisation de la
prostitution est complexe comme le démontre la diversité des logements
utilisés pour cet effet, de maisons parfaitement équipées pour une prostitution
de "luxe", à des habitacles petits et insalubres des quartiers des prostituées
pauvres, ou l'exercice individuel dans les espaces et rues publiques
(arches, porches, etc. ).
Nouvel ordre économique et
travail des femmes aux XIXème et XXème siècles
Une des conséquences principales
du processus d'industrialisation qui se développe, selon les pays européens
entre le XVIIIème et le XXème siècle, est la disparition de la famille
comme unité de production, la séparation entre travail reproductif et
productif et le déplacement du lieu de travail productif du foyer à
l'atelier ou à l'usine. Le travail en échange d'un salaire, propre au
nouveau système économique, n'a pourtant pas modifié au départ la traditionnelle
participation au processus productif de tous les membres de la famille,
adultes et enfants, hommes et femmes. (Borderias et alii 1994).
Le nouvel ordre économique
a immédiatement créé une ségrégation sexuelle dans le travail. Dans
la plupart des cas, les femmes étaient assignées aux tâches reproductives
et les hommes se chargeaient des activités productives. Ainsi, la nature
même des activités et la rémunération étaient différentes selon les
sexes. Au cours du XIXème siècle, les discours des réformateurs sociaux,
médecins et législateurs identifiaient le travail féminin à certains
emplois et à une main d'oeuvre peu chère. Les relations entre les sexes
s'organisent, sanctionnant l'ordre social, qui acquiert ainsi forme
et sens (Scott 1993). Dans ce contexte, seules les situations de pénurie
de main d'oeuvre masculine (les guerres par exemple) parviennent à bouleverser
cette organisation de la société.
À la moitié du XIXème siècle,
les arguments de base des auteurs de traités anglais (Adam Smith) et
français (Jean Baptiste Say) se rejoignent sur le fait que:
a) Les salaires des hommes
doivent être suffisants pour maintenir leur famille, ce qui valorise
leur travail et permet à l'homme d'acquérir le statut de créateur de
ressources dans la famille et de responsable, en dernier lieu, de la
reproduction.
b) Les femmes sont principalement
considérées comme des épouses dépendantes de leurs maris travailleurs;
on les considère moins productives et comme une main d'oeuvre bon marché.
(Scott 1993, Tilly et Scott 1987).
Ce discours est repris par
les médecins, éducateurs et législateurs qui identifient la femme idéale
à la maîtresse de maison, mère et éducatrice des enfants, très utile
en temps d'expansion industrielle où les taux de natalité et mortalité
infantile diminuent, les salaires des travailleurs augmentent et le
modèle d'économie familiale de consommation s'établit peu à peu. Cet
idéal de la femme au foyer est différent selon les pays. Ainsi, en Finlande,
(pays rural qui compte un faible pourcentage de population bourgeoise
et de classes moyennes) le monde rural estime que la femme doit travailler
au foyer mais également dans les champs.
Tout au long du processus
d'industrialisation, l'activité productive des femmes n'a pas connu
une croissance similaire à celle des hommes, mais elle suit les mêmes
variations malgré les différences nationales: élevée au début, dans
la phase de transition entre économie domestique et industrielle; elle
diminue dans les périodes d'expansion industrielle et augmente à nouveau
lorsque le secteur tertiaire se développe.
L'industrie textile est
le secteur d'activité qui a accueilli la majorité de la main d'oeuvre
féminine du secteur secondaire dans toute l'Europe, bénéficiant ainsi
des bas salaires des femmes. Le même phénomène s'est produit en Espagne
et en Finlande avec les fabriques de tabac, où les cigarières représentaient
la majorité de la main d'oeuvre. En dehors de l'industrie, l'agriculture
(surtout sur le continent) et le travail domestique réunissaient la
majeure partie de la population active féminine au XIXème siècle. La
majorité des travailleuses étaient cependant employées dans des secteurs
plus traditionnels: sur les marchés, magasins, vente dans la rue, transport
de marchandises, nettoyage, couture, confection de fleurs artificielles,
orfèvrerie ou fabrication de vêtements.
En 1861, en Angleterre,
premier pays industriel, 40% des femmes employées travaillaient dans
le secteur domestique et 20% dans l'industrie textile. En Espagne, en
1860, les proportions étaient similaires pour le secteur domestique.
En ce qui concerne l'industrie textile, en 1841, les filatures catalanes
employaient autant de femmes que d'hommes (près de 32 000) et 17000
garçons et filles. En Finlande, à la fin du XIXème siècle, 29% de la
population active féminine se consacrait aux travaux domestiques et
7% travaillait dans l'industrie. Parmi ces femmes, 46% étaient employées
dans le secteur textile et 12% dans les usines de tabac. (Capel 1986,
Manninen 1990).
Dans tous les pays européens
au XIXème siècle et au début du XXème siècle, les femmes salariées étaient
en général jeunes et célibataires. En Finlande par exemple, à la fin
du XIXème siècle, 79% des femmes travaillant dans l'industrie étaient
célibataires et avaient une moyenne d'âge de 27 à 28 ans. Ce fait n'a
pas d'explication unique puisqu'il résulte de plusieurs stratégies féminines,
personnelles et familiales. À la fin du XIXème siècle, les conditions
de travail dans l'industrie commencent à être réglementées par les entreprises
et les États, répondant ainsi tant aux revendications des syndicats
qu'aux intérêts économiques de l'industrie elle-même. En Finlande, les
ouvrières ont lutté pour réglementer les conditions de travail. Les
premières réglementations sur les conditions de travail concernaient
les femmes et les enfants, secteur minoritaire de l'activité industrielle,
mais toujours communément considérés comme vulnérables et nécessitant
une protection. Ces réglementations spéciales étaient fondées sur des
raisons physiques, morales, pratiques et politiques. On considérait
que les femmes étaient physiologiquement inaptes pour travailler en
raison de la fragilité de leur organisme, que le travail nuisait à la
capacité de procréation des femmes, les empéchaient de s'occuper de
leur famille. On pensait qu'elles risquaient de subir des agressions
sexuelles pendant les sorties nocturnes, que le contact au travail avec
les hommes leur portait préjudice etc... Par conséquent, cette réglementation
concernait divers aspects de la vie des femmes tels que la journée de
travail, l'assistance médicale, le remplacement en cas de grossesse,
des pauses destinées à l'allaitement et interdisait le travail de nuit.
Mais, de façon contradictoire, ces réglementations n'étaient appliquées
qu'aux femmes travaillant dans l'industrie et non à celles travaillant
dans l'agriculture et le secteur des services qui constituaient les
principales sources du travail féminin. Pendant de nombreuses années,
les réglementations censées améliorer les conditions des travailleuses,
ont en fait servi à cautionner la ségrégation par le sexe et à justifier
les différences de rémunération et de statut, toujours inférieures pour
les femmes. (Scott 1993, Capel 1986, Nash 1993) (cf. 4.2.2.).
Dans le secteur des services,
au début du XXème siècle, on note une évolution du travail domestique
vers les emplois à "col blanc" (secrétaires, dactylographes, archivistes,
vendeuses de timbres, télégraphistes et téléphonistes, institutrices,
infirmières, assistantes sociales...), la plupart étant de nouveaux
emplois qui perpétuaient la tradition de l'emploi des femmes salariées
à des postes non productifs. En général ces activités étaient créées
dès le départ comme des emplois bon marché et donc réservés aux femmes.
En France, en 1906, les femmes représentaient 40% de la force de travail
de ce secteur. (Tilly et Scott 1989, Manninen 1990, Borderias et alii
1994).
La majeure partie des métiers
de "cols blancs" sont occupés par des femmes appartenant aux classes
moyennes, groupe social relativement nouveau dans le monde du travail.
Bien qu'elles ne constituent qu'une minorité des femmes actives, leur
origine sociale et leurs aspirations à l'indépendance économique les
différencie des autres femmes. De plus, leur présence est plus menaçante
que celle des ouvrières non qualifiées. Ces femmes ont largement inspiré
les discours sur la domesticité qui considèrent que les femmes doivent
se consacrer à leur famille car l'identité des femmes est selon eux
basée sur le statut de mère et d'épouse.
Au delà des limites de ces
emplois féminins, depuis la fin du XIXème siècle, un nombre croissant
de femmes envisagent l'accès à des secteurs professionnels plus qualifiés,
nécessitant une formation universitaire tels que les professions libérales.
Au début du XXème siècle, les niveaux croissants de scolarisation, l'augmentation
de l'âge du mariage, la situation démographique due aux guerres et le
développement des classes moyennes, favorisent l'accès des jeunes femmes
aux études supérieures et, par conséquent, à des emplois plus qualifiés
et à un meilleur statut social. D'autres facteurs ont également favorisé
l'accès au travail: la lutte des femmes pour la participation à la vie
publique, leur accès à la citoyenneté, l'essor du capitalisme, le nouveau
marché du travail ainsi que l'éducation. Néanmoins, dans ce contexte
les postes créés spécialement pour les femmes sont peu nombreux et l'intégration
aux professions jusqu'alors masculines se développe. La profession est
alors définie comme un type d'occupation nécessitant une période de
formation spécifique et un monopole dans l'exercice du travail. Ce monopole
est issu de processus historiques plus ou moins longs pendant lesquels
le genre, et notamment l'exclusion des femmes, a joué un rôle important
en tant que mécanisme de contrôle social.
Une des premières professions
nécessitant une formation universitaire à laquelle les femmes accèdent
au XIXème siècle est la médecine, malgré les résistances rencontrées
dans la majorité des pays européens. (Bonner 1992). La polémique qui
s'est développée dans le monde médical a réactualisé le vieux discours
scientifique sur l'infériorité des femmes et sur leur incapacité biologique
au travail. (Ortiz 1993).
Ceci a sans aucun doute
eu un rôle clé dans l'organisation des professions sanitaires et de
l'enseignement, deux des secteurs les plus féminisés au XXème siècle
après les travaux domestiques. Le secteur de la santé offre un bon exemple
des politiques sexuées mises en oeuvre et souligne l'importance de ces
politiques dans l'organisation actuelle de la profession, où la ségrégation
sexuelle et la discrimination des femmes, officielle ou implicite, sont
omniprésentes. (Riska et Wegar 1993).
Sous le terme "professions
sanitaires et sociales", nous désignons toutes les professions qui développent
une activité liée avec la santé des personnes, comme sage-femme, infirmière,
physiothérapeute, médecin, pharmacienne, dentiste ou vétérinaire. Au
total, la participation des femmes à ces activités s'est accrue au cours
du XXème siècle. Dans les années 1920-1930, les femmes représentaient
70% des employés de ce secteur et ce chiffre n'a cessé d'augmenter jusqu'à
aujourd'hui. Mais, comme pour les autres activités salariées, la participation
des femmes aux professions sanitaires et sociales est marquée par deux
caractéristiques: leur exclusion pendant des siècles des professions
les plus qualifiées (médecine, pharmacie, odontologie, médecine vétérinaire)
et une ségrégation horizontale du travail pour les autres activités,
ségrégation qui les a cantonnées dans des professions considérées comme
féminines (infirmière ou sage-femme) mais qui a également créé des domaines
réservés dans les professions traditionnellement masculines. On observe,
par exemple, dans toute l'Europe une concentration des femmes médecins
dans les spécialités telles que pédiatre, laborantine ou médecin généraliste,
de sorte que les spécialisations en chirurgie ou cardiologie étaient
jusqu'à récemment exclusivement réservées aux hommes. (Ortiz 1987, Riska
et Wegar 1993).
Cette politique de discrimination
sexuelle a influencé l'identité et la nature même des professions qui
étaient classées selon un ordre de valeurs culturelles. Aujourd'hui
encore, ces traditions rendent difficiles l'accès des femmes à certaines
professions.