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Quelques repères de la législation belge
:
-
1889 :
le travail industriel est interdit aux enfants de moins de 12 ans
- la durée de la journée est fixée à 12h pour les garçons de 12 à 16
ans et pour les filles de plus de 12 ans
-
1911 :
les travaux souterrains sont interdits aux garçons et filles de
moins de 14 ans
-
1914:
le travail des enfants de moins de 14 ans est interdit - l'instruction
obligatoire jusqu'à 14 ans est votée.
Ces
lois seront mieux respectées dans le travail en usine et plus surveillées
que dans le travail agricole familial.
Et en France
:
Une
enquête effectuée
en France entre 1840 et 1850, montre que la main d'oeuvre enfantine
représente près de 14% de la main d'oeuvre totale dans la grande industrie,
dont 66% dans le seul secteur textile.
Une autre enquête de 1866 estime à 11.5% la main d'oeuvre des enfants
(5% de 8 à 10 ans - 17.6% de 10 à 12 ans - 77.6% de 12 à 16 ans).
A la fin du XIXème siècle, le développement de la mécanisation conjugué
à la dépression économique fait baisser lentement ce pourcentage.
En
France, des lois seront progressivement votées pour réglementer le travail des enfants,
mais leur application sera bien difficile à faire observer, tant par
les patrons (surtout dans les petits ateliers) que par les parents
:
Loi du 18 mars 1841 [extrait]
:
Loi
de 1874[extrait] :
-
les
enfants ne peuvent être admis dans les manufactures avant 12 ans.
-
de
12 à 16 ans, le travail ne peut excéder douze heures coupées par
des repos. Tant que la scolarité n'est pas terminée un enfant de moins
de 15 ans ne peut travailler plus de six heures par jour. Le travail
de nuit est interdit jusqu'à 16 ans. Les filles mineures relèvent
de la même disposition.
-
le
travail des dimanches et jours fériés est interdit... La scolarité
est obligatoire jusqu'à 12 ans et même jusqu'à 15 ans pour les élèves
n'ayant pas assimilé l'enseignement élémentaire.
-
un
livret individuel d'état-civil et de scolarité ainsi qu'un registre
d'entreprise contenant les mêmes renseignements sont institués.
- Est
créée une
inspection du travail des enfants, avec quinze fonctionnaires recrutés
parmi les différentes catégories d'ingénieurs. Des procès-verbaux
d'inspections peuvent être dressés et peuvent aboutir à des amendes.
Un rapport annuel dressé par la Commission supérieure doit être publié au
Journal Officiel.
Témoignage
d'une fillette de 11 ans :
dans "les débuts de l'industrie", p. 43, Enquête de la
commission des Mines (1842)
"
Je travaille au fond de la mine depuis trois ans pour le compte de mon
père. Il me faut descendre à la fosse à deux heures du matin et j'en
remonte à une ou deux heures de l'après midi. Je me couche à six heures
du soir pour être capable de recommencer le lendemain. A l'endroit de
la fosse où je travaille, le gisement est en pente raide. Avec mon fardeau,
j'ai quatre pentes ou échelles à remonter, avant d'arriver à la galerie
principale de la mine. Mon travail c'est de remplir quatre à cinq wagonnets
de deux cents kilos chacun. J'ai vingt voyages à faire pour remplir
les cinq wagonnets. Quand je n'y arrive pas, je reçois une raclée. Je
suis bien contente quand le travail est fini, parce que ça m'éreinte
complètement. "
- Procès-verbal
d'inspection (archives départementales de la Loire 88 M 20/8)
"
Dans l'usine de tissage Dechelette au Coteau, le 7 décembre 1887,
le chef ouvrier de bobinage a essayé de soustraire à notre contrôle,
la jeune Renard Antoinette, née le 24 janvier 1874, en l'envoyant
se cacher dans les lieux d'aisance."
- Procès-verbal
d'inspection (archives départementales de la Loire 88 M 21)
"A
la verrerie du Sieur Irénée Laurent à Vauche, le 27 juillet à 5 heures
du soir, Jean-Marie Januel, âgé de 8 ans, était en travail dans l'équipe
dont le travail commence à 4 heures et se termine à minuit...avec
cette circonstance aggravante que cet enfant ne fréquentait aucune
école, ne possédait pas de livret et n'était pas inscrit sur le registre
de la main-d'oeuvre, ce qui établit la préméditation de soustraire
cet enfant à notre rôle protecteur". " Le 9 mai 1891 à 2 heures du
matin, persuadés qu'on nous cachait des enfants travaillant la nuit,
nous sommes montés dans un grenier servant de dortoir, où nous avons
découvert le nommé Granger Joseph, caché dans un lit où il venait
de se jeter tout habillé, chapeau sur la tête, chaussures encore aux
pieds, et tenant encore à la main le crochet qui sert à retirer les
fils du métier. Interrogé par nous, il nous a d'abord déclaré qu'il
ne travaillait pas, qu'il couchait ainsi tout habillé, puis plus tard
devant Mr Perrichon lui-même, qu'il faisait partie de l'équipe de
nuit travaillant de minuit à midi. Alors n'osant pas pénétrer dans
le dortoir des filles... nous avons arrêté nos investigations, persuadés
du reste qu'on nous cachait des filles mineures couchées toutes habillées."
- Procès-verbal
d'inspection (archives départementales de la Loire 88 M 18).
"...Le
travail de broderie mécanique commence le matin à 6 heures et se termine
à 7 heures du soir. Les jeunes filles ont pour mission de soutacher
des mousselines à l'aide de machines à coudre spéciales mues mécaniquement,
leur travail consiste à pousser l'étoffe sous l'aiguille en suivant
le plus régulièrement possible le dessin préalablement tracé en traits
bleus sur la mousseline. Ce travail demande une attention très soutenue
qui cause la fatigue des yeux et de la tête, que l'on observe sur
presque toutes les physionomies du personnel de la manufacture ; la
position du corps affaissé pendant onze heures sur la machine peut
aussi avoir des conséquences fâcheuses. La surveillance des ateliers
est exercée par des religieuses ; l'une d'elle placée sur une chaire
rappelle à l'ordre les enfants qui interrompent leur travail. Le silence
des ateliers et la manière dont les jeunes filles répondent aux questions
qui leur sont posées font présumer que la discipline y est exempte
de toute prévenance affectueuse. La même sévérité ne paraît pas être
appliquée à l'égard du personnel de la localité.* Ainsi qu'il a été
signalé dans la lettre du 30 juin 1887 déjà citée et qui probablement
a motivé le retrait des enfants de l'Assistance Publique, le travail
de broderie mécanique n'apprend absolument rien d'utile aux enfants
; ces jeunes filles occupées du matin au soir étant laissées ignorantes
de tout travail de couture et autres, devront plus tard effectuer
un nouvel apprentissage pour pouvoir parer aux nécessités de la
vie..."
rapport
de l'inspecteur du travail Gouttes, 15 août 1888
*
[ les jeunes ouvrières décrites dans le document sont des enfants
de l'assistance publique et de jeunes Savoyardes qui ne revoient
plus leurs parents pendant des années : usines internats]
1881 et 1882 : les lois Jules
Ferry accélèrent l'évolution.
1893 : à 13 ans, la durée est
limitée à 10 heures plus une heure de repos ; à 60 heures par semaine
(dont un jour de repos) pour les 16-18 ans tandis qu'un certificat d'aptitude
devient nécessaire.
Les lois se succèderont, mais
il faudra attendre 1967 pour voir la scolarité rendue obligatoire jusqu'à
16 ans.
Du
fait de leur petite taille, de leur souplesse et de leur agilité,
les enfants constituent une main d'oeuvre très prisée dans le secteur
textile où il faut savoir s'introduire sous des machines complexes
et combien dangereuses pour y effectuer divers travaux d'entretien.
De même, dans les mines où ils peuvent se tenir debout dans les galeries
les plus basses pour y pousser les chariots.
Dans
le secteur de la dentelle, ce sont des petites filles à partir de
4-5 ans qui sont exploitées ; dans des filatures de soie, la main
d'oeuvre peut être exclusivement féminine (13 - 18 ans).
Bien
rares sont ceux à qui la condition sociale de ces enfants pose des
problèmes de conscience :
-
Pour
la Chambre de Commerce de Valenciennes, « la résignation aux
privations et à la misère est un enseignement malheureusement plus
utile que l'instruction » !
-
Pour
la Chambre de Commerce de Lille, « le travail est en réalité
la meilleure gymnastique à leur imposer pour favoriser le développement
physique » !
Auteur
d’un « Discours sur la durée trop longue du travail des enfants »
2 mai 1837, le Dr. L-R. VILLERME, médecin aristocrate, écrivait :
« Les
industries n'exigent guère, il est vrai, de la part des enfants, qu'une
simple surveillance. Mais ils restent 16 à 17 heures debout, chaque
jour, dont treize au moins dans une pièce fermée, sans presque changer
de place. Ce n'est plus là un travail, c'est une torture ; et on l'inflige
à des enfants de six à huit ans, mal nourris, mal vêtus, obligés de
parcourir, dès cinq heures du matin, la longue distance qui les sépare
de leurs ateliers, et qu'achève d'épuiser, le soir, leur retour de ces
mêmes ateliers. C'est ce long supplice de tous les jours qui ruine principalement
leur santé ».
Dans
« Tableau de l'état physique et moral des ouvriers employés dans
les manufactures de coton, de laine et de soie » Paris, 1840 -
2 vol.- Enquêtes de juin-juillet 1835 et septembre 1836 , le même Dr
VILLERME écrit :
« Quelque
triste que soit la condition de ceux-ci, celle des enfants employés
dans un très grand nombre de nos manufactures doit surtout nous émouvoir
; car, trop souvent victimes des débauches et de l'imprévoyance des
parents, ils ne méritent jamais leur malheur.
En Alsace, beaucoup de ces jeunes infortunés appartiennent à des familles
suisses ou allemandes entièrement ruinées, que l'espoir d'un sort meilleur
y attire, et qui viennent faire concurrence aux habitants du pays. Leur
premier soin, après s'être procuré du travail, est de chercher un logement
; mais on a vu que le taux élevé des loyers dans les villes où sont
les manufactures et dans les villages les plus voisins, les force souvent
d'aller s'établir à une lieue de distance, et même jusqu'à une lieue
et demie.
Il faut donc que les enfants, dont beaucoup ont à peine sept ans, quelques-uns
moins encore, abrègent leur sommeil et leur repos, de tout le temps
qu'ils doivent employer à parcourir deux fois par jour cette longue
et fatiguante route, le matin pour gagner l'atelier, le soir pour retourner
chez leurs parents.
Plus que partout ailleurs, cette dernière cause de souffrance s'observe
à Mulhouse, ville qui, malgré son rapide accroissement, ne peut loger
tous ceux qu'appellent sans cesse ses manufactures. Aussi, est-ce un
spectacle bien affligeant que celui des ouvriers qui, chaque matin,
y arrivent de tous côtés. Il faut voir cette multitude d'enfants maigres,
hâves, couverts de haillons, qui s'y rendent pieds nus par la pluie
et la boue, portant à la main, et quand il pleut, sous leur vêtement
devenu imperméable par l'huile des métiers tombés sur eux, le morceau
de pain qui doit les nourrir jusqu'à leur retour.
Les enfants employés dans les autres filatures et tissages de coton
du Haut-Rhin et dans les établissements de même nature du reste de la
France, ne sont pas, en général, il est vrai, aussi malheureux ; mais
partout pâles, énervés, lents dans leurs mouvement, tranquilles dans
leurs jeux, ils offrent un extérieur de misère, de souffrance, d'abattement,
qui contraste avec le teint fleuri, l'embonpoint, la pétulance et tous
les signes d'une brillante santé, qu'on remarque chez les enfants du
même âge, chaque fois que l'on quitte un lieu de manufactures pour entrer
dans un canton agricole.
Ces maux sont d'autant plus à déplorer, que les machines si admirables
des manufactures actuelles, en permettant de remplacer avec avantage
une grande partie des adultes par les enfants, augmentent nécessairement
le nombre de ceux-ci dans les ateliers en même temps qu'elles retirent
de plus en plus la fabrication des mains des agriculteurs. Mais, on
l'a déjà dit, l'industrie, ainsi concentrée dans les villes, y crée
une nouvelle classe dont le sort, plus instable que celui des ouvriers
de l'agriculture, parce qu'il est soumis à toutes les vicissitudes,
à toutes les crises du commerce, serait cependant plus heureux, dans
les temps ordinaires que le sort des ces derniers, s'ils en avaient
toujours les moyens, l'ordre et l'esprit de prévoyance.
Afin de mieux faire sentir combien est trop long la journée des enfants
dans les ateliers, rappellerai-je ici que l'usage et les règlement fixent
pour tous les travaux, même pour ceux des forçats, la journée de présence
à douze heures, réduite à dix par le temps des repas ; tandis que pour
les ouvriers qui nous occupent, sa durée est de quinze à quinze heures
et demie, sur lesquelles il y en a treize à treize et demie de travail
effectif. Quelle différence ! ».
Sources :
http://www.hemes.be/esas/mapage
Chirurgien
des armées napoléoniennes (1804-1814), Villermé abandonne son métier
en 1818 pour se consacrer à l'étude des questions soulevées par les
inégalités sociales, notamment face à la maladie et la mort.
Ses enquêtes et ses recherches à ce sujet constituent, sinon une analyse sociologique,
du moins une précieuse source d'information et d'observation sur les débuts de
l'ère industrielle. Les travaux de Villermé sont reconnus comme des étapes très
importantes du développement de la démographie et de la statistique.
Une première étude sur les conditions de vie des prisonniers (1820), laquelle
s'insérait dans un projet de réforme du régime pénitentiaire, rend Villermé célèbre.
Il entreprend ensuite des études comparées de la mortalité et de la mortalité infantile
suivant les milieux sociaux, desquelles il ressort que la condition ouvrière
dans les villes entraîne une mortalité très supérieure à la moyenne.
Élu à l'Académie des sciences morales au moment de la réhabilitation de celle-ci
par Guizot (1832), membre de la section de statistique, Villermé est chargé ainsi
que son collègue Benoiston de Chateauneuf de réaliser une étude sur l'état physique
et moral de la classe ouvrière. Il limite son champ d'étude à l'industrie textile,
laquelle connaissait du fait de l'introduction de la mécanisation de profondes
transformations, et il reçoit des subsides appréciables pour mener une enquête
qui donnera lieu à un rapport de plus de neuf cents pages, le Tableau de l'état
physique et moral des ouvriers dans les fabriques de coton, de laine et de soie
(1840). Cette étude est caractéristique des inquiétudes que font naître les débuts
d'une société industrielle et en particulier l'apparition d'une paupérisation
dont la classe dirigeante redoute les excès car elle perturbe le bon fonctionnement
du marché et provoque des crises.
C'est en observateur minutieux - il tenait à assister aux repas, aux loisirs
des familles ouvrières autant qu'à l'organisation du travail dans les ateliers
- que Villermé s'attache à répondre à la demande de Guizot. Il note quelles sont
les conditions de logement, quel temps est nécessaire pour aller du domicile
au lieu de travail, la plus ou moins grande dureté des conditions de travail.
Il fait valoir les avantages de la grande entreprise par rapport aux petites
entreprises qui, selon lui, parce qu'elles peuvent disparaître rapidement et
pour n'importe quelle raison, sont créatrices de paupérisation ; il dénonce les
pratiques qui incitent les ouvriers à changer d'établissement sans motif autre
que des promesses de salaires plus élevés non tenues. Il faut aussi souligner
la force de l'analyse de Villermé lorsqu'il considère les conditions de travail
des enfants et qu'il fait clairement apparaître la responsabilité du patronat
en la matière. Par contre, c'est une tout autre explication qu'il propose lorsqu'il
s'agit de prendre en considération les raisons de la paupérisation et du mauvais
rendement des ouvriers adultes. Il les accuse d'être alcooliques et de dilapider
leur salaire, de porter de trop beaux habits les jours de fête, d'avoir des murs
dépravées, de s'éloigner d'un ordre moral qu'ils devraient respecter.
L'ambiguïté de la situation sociale de Villermé se manifeste là, qui l'empêche
de saisir la réalité de la lutte de classe à l'intérieur de l'entreprise et,
dès lors, l'incite à prendre - ce qu'il ne faisait pas lorsqu'il parlait des
enfants - des symptômes pour des causes. Les conclusions de cette recherche eurent
une influence sur l'élaboration de la loi qui en 1841 limita le temps de travail
légal des enfants.
Jusqu'à sa mort, Villermé s'intéressa aux problèmes liés à l'industrialisation
; on lui doit, entre autres, une étude sur les accidents de travail produits
par l'outillage mécanique (1850).
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