Jusqu’à
la fin du 18e siècle, l’armée était principalement une armée
de métier. C’était la tâche des fameux « sergents recruteurs » de la
constituer.
Les sergents recruteurs placardaient sur les murs ce qui sera la première
affiche publicitaire de l’histoire « Avis à la belle jeunesse
».
Ceux-ci étaient des personnages hauts en couleur qui arpentaient villes
et campagnes pour embaucher, belles promesses à l’appui, les jeunes
gens épris d’aventures, d’autres dégoûtés de leur état de paysan exploité,
d’autres encore pour qui l’enrôlement sera l’occasion d’échapper à la
potence.
Notons que pour ces derniers, le passage sous les armes sera souvent
l’occasion de continuer à perpétrer leurs exactions en toute impunité.
C’est ainsi qu’au 18e siècle, bon an mal an, ils trouvent
40% de leurs soldats.
La conscription

En
1794, les provinces belges furent conquises par les Français et, l'année
suivante, incorporées à la France.
Pour mémoire, le 26 juin 1794, le général Jean-Baptiste Jourdan avait
définitivement vaincu les troupes autrichiennes à Fleurus, et par le
traité de Campoformio (1797) l’Autriche reconnaissait formellement la
cession des Pays-Bas du Sud (Belgique) à la France. La France annexait
également la Principauté de Liège, laquelle avait conservé son indépendance
depuis l'an 980.
C’est en 1798 que le général Jourdan fit passer une loi instaurant le
service militaire obligatoire et que naquit me mot « conscription
» qui consistait en l’inscription au rôle des jeunes gens parmi lesquels
le sort désignait les « conscrits », c’est-à-dire ceux qui devaient
partir pour le service militaire. Cette conscription perdura jusqu'en
1909 et elle fut tempérée par l'utilisation du tirage au sort.
Quand, la même année, furent apposés les premiers placards annonçant
l'extension des lois sur la conscription à la Belgique, il s'ensuivit
un tollé général et des manifestations de rébellion des paysans éclatèrent
aux quatre coins du pays. L’insoumission était quasi générale.
En l’an VII de la République (1799), une proclamation du général Collaud,
commandant en chef des départements belges, promettait la pardon à ceux
qui gagneraient enfin les rangs de l’armée. Ces belles promesses n’eurent
pas beaucoup d’audience et les Belges restèrent farouchement hostiles
à la conscription. Il faut dire qu’annexés, nos ancêtres n’avaient pas,
comme les Français, le stimulant de la gloire nationale.
Le tirage
au sort
D'habitude,
au mois de février, une affiche signée du bourgmestre et des échevins faisait
savoir aux futurs miliciens la date du tirage au sort. Le jour fixé,
on groupait les intéressés de toutes les communes faisant partie du
canton de milice. C'est au cheflieu du canton qu'avaient lieu les opérations
de ce mode de recrutement des jeunes troupiers. Celles-ci étaient présidées
par le Commissaire d'arrondissement.
Dans son livre « En pays wallon », le conteur James Candrumen raconte
avec humour cette désignation par le sort des futurs fantassins, cavaliers
et artilleurs.
Citons quelques passages de ce récit qui rappelle ce qui se passait
autrefois, une fois l'an, dans nos villages ardennais :
« En bandes chantantes et endimanchées, le secrétaire communal en tête,
les jeunes gens, la poche bien garnie et le coeur gonflé d'espoir vont
tirer au sort. Ils défilent, gais et fiers, entre les superstitieuses
recommandations des mères et les souhaits que leur sourient les filles
; ils sont suivis de gamins envieux qui comptent sur leurs doigts les
années à attendre. Ils s'en vont. Le bruit s'est éteint. Le village
attend. Des vieilles prient contre les piliers de l'église et expédient
des voeux au ciel. L'impatiente curiosité, l'anxiété affectueuse font
le silence dans la rue. On attend. On écoute ! Les portes sont ouvertes
: le temps paraît long et le dîner arrive avant l'appétit. Des gamins
partent sur la route pour voir... Le bruit d'une grosse charrette excite
une fausse alerte... Les oreilles se tendent. Un léger tremblement vibre
dans le lointain... C'est un roulement... Le tambour : ce sont eux !
Et les seuils se garnissent, les têtes s'encadrent dans les fenêtres
; on appelle tout le monde... Ecoutez, ils approchent, les voici, on
les voient... Le numéro épinglé à la casquette, la tête couronnée de
roses en carton ou de "boufflettes" découpées de longs rubans en papier
rouge, jaune ou bleu, attachés à de grosses cocardes vives, ils paradent
fiers de leur équipage enguirlandé, se tenant bras dessus, bras dessous,
sautant et dansant. Ils traversent le village et jettent en passant
les nouvelles assaisonnées d'une raillerie ou d'un baiser... ».
Tirer un bon numéro,
c'était s'éloigner des plus bas chiffres. Aussi vendait-on des cartes
coloriées où un conscrit, les joues roses, s'écriait, en brandissant sous
le nez d'une vieille femme un papier déroulé : « Un haut, ma tante ! ».
« Un haut, ma tante », c'était la devise des chançards
.
Et
le tirage avait commencé au chef-lieu du canton, sans cérémonie. Les
jeunes villageois s'attendaient à autre chose qu'à cette formalité dont
la rapidité même empêchait de sentir la fatidique importance. C'était
donc cela le destin ! Un sous-officier bougon lisait une liste. Chacun,
à l'appel de son nom, se détachait du groupe et venait retirer, d'une
sorte de tambour, un étui de bois où se trouvait enroulée une feuille
de papier avec le numéro. Comme ils y avaient songé, les conscrits rougeauds,
à cette minute qui fixerait leur sort ! On leur avait dit au village
: « Prendre à gauche, du côté du cœur ! » ou encore « Tout au fond
: les mauvais numéros sont au-dessus ! ». Les impressions diverses
se manifestaient : « mal tiré », « bien tiré ».
Une
séance de tirage au sort (Dessin
du Musée de l’Armée)
Pour
ceux qui avaient tiré un mauvais numéro, l’épreuve suivante consistait
dans le conseil de révision qui les déclarerait définitivement aptes
ou non pour un service militaire de sept à huit ans. Cet « examen »
se déroulait publiquement sur les lieux mêmes du tirage au sort. Bien
qu’immense était le désir de pouvoir rester dans leur foyer, nos jeunes
gens redoutaient, malgré tout, cette épreuve qui devait décider de leurs
aptitudes militaires. En effet, à cette époque, aptitudes militaires
et sexuelles allaient de pair et la crainte de voir leur virilité mise
en cause était bien souvent plus forte que la tristesse de devoir quitter
leur famille et leur village pour une aussi longue période, sans être
certain de jamais les revoir.
Pourtant, les « réformés » étaient nombreux et des archives nous apprennent
qu’en 1872, un tiers des conscrits présentent des problèmes physiques
graves : 5% mesurent moins de 1m45, 9% sont phtisiques ou rachitiques,
4% sont boiteux ou atteints de hernies, 3% sont bossus ou ont des pieds
bots ou plats, 2% ont des troubles de la vue ou de l’ouïe et 1% sont
édentés…
Une fois le verdict tombé, il restait au conscrit apte au service à
se préparer à un long éloignement.
S’ils avaient des parents fortunés, il lui restait la possibilité de
s’acheter un remplaçant, que ce soit un plus chanceux que lui lors du
tirage au sort ou un conscrit d’une classe précédente qui est prêt à
« rempiler » pour 7 à 8 ans !
En effet, le système en vigueur à l’époque autorisait cette pratique.
Ces remplacements faisaient l’objet d’un contrat souvent passé devant
notaire et dont le montant de la transaction représentait une somme
d’argent importante (10 à 12.000 francs de l’époque), et n’étaient véritablement
abordables qu’aux « fils à papa ».
Il permettait ainsi aux fils de familles aisées d’échapper à une expédition
longue et hasardeuse, en même temps qu’il fournissait une source de
revenus inespérés à de pauvres hères démunis…
Pour les autres, la feuille de route leur parviendra un beau matin de
novembre ou de décembre. Ce sera alors le temps des adieux déchirants,
avec l’espoir de se revoir un jour, pour un long voyage inconnu qui
sera, pour la plupart, le seul de leur vie.
Le jour du tirage au sort était un jour néfaste entre tous. Toute une
série de pratiques étaient mises en oeuvre pour s’attirer les faveurs
du sort : prières, invocations, neuvaines et autres pratiques magiques.
Dans son livre « l’Ardenne Mystérieuse », Georges LECOMTE
en mentionne quelques unes :
- on
faisait en famille des neuvaines en l’honneur
de Saint Gérard (région de Samrée - Wibrin)
- pèlerinages à Saint-Antoine (Harre), à Notre-Dame
des Forêts (Taverneux), à la Croix des Marchands (Bérismenil)
- pendant les neufs jours qui précédaient le tirage
au sort, neuf personnes, nu-pieds, se rendaient journellement à Saint-Thiboud
(Hodister) en récitant neuf chapelets
- à Dochamps, sur la pierre de l’autel où la messe
était célébrée le jour du tirage au sort, on disposait, à l’insu du
curé, une enveloppe cachetée renfermant le numéro désiré
- dans la région de Grand-Halleux, on plaçait des prières
dans les souliers
- on cousait, à l’insu du conscrit, dans la manche
droite de son vêtement, un « voile d’enfant né coiffé »
Autres pratiques auxquelles on recourait
pour amener un bon numéro au tirage au sort :
A l'époque où le recrutement de l'armée se faisait par
l'inique et arbitraire conscription, le jour du tirage au sort, vers
dix heures et demie du matin, les mères et les grand-mères allumaient,
d'ordinaire devant la statue de la Vierge, un cierge bénit. Si celui-ci
les portes closes cependant s'éteignait ou si sa flamme, malgré les
ave pressants, tremblotait, les anxieuses d'en conclure que leur fils
ou leur petit-fils avait pris un mauvais numéro, et elles éclataient
en pleurs et en lamentations. Le cierge éclairait-il avec une belle
flamme, c'était l'allégresse dans la famille : le jeune homme était
sauvé. Hélas ! il fallait parfois en rabattre de cette joie non fondée.
On pèlerinait aux sanctuaires proches :
- Saint-Antoine (Harre) (où l'on se rendait même
du sud de l'Ardenne) ;
- Taverneux (Notre-Dame de Forêt)
;
- Chèvremont (N.D. de Chèvremont)
;
- Xoutsiplout (N.D. des Sept Douleurs) ;
- Marche (sanctuaire du vieux monument) ;
- Hodister (Saint-Thibaut) (pendant
les 9 jours qui précédaient le tirage au sort, 9 personnes nu-pieds s'y rendaient
en récitant journellement neuf chapelets) ;
- La Roche (N.D. de Luxembourg) ;
- Bérismenil (à la croix des Marchands)
;
- Petit-Thier (à la chapelle St-Martin)
; etc., etc.
- On
récitait « l'oraison dite de trente jours ». Encore devait-on
se contenter de cette prière et n'invoquer que Dieu, les saints
se jalousant. (Marcourt, Roy).
- On
faisait en famille des neuvaines en l'honneur : de différentes Vierges
(très répandu) ; de saint Gérard (rég. de Samrée-Wibrin) ; de Saint-Antoine
(Marcourt).
- Des
personnes pauvres avaient la spécialité d'entreprendre des neuvaines
et des pèlerinages pour le compte d'autrui. Elles opéraient parfois
simultanément pour plusieurs conscrits.
- On
récitait des prières spéciales. En voici un échantillon: « Ô
mon père, soyez-moi favorable dans l'entreprise que je vais faire
aujourd'hui, et que le billet me soit aussi favorable que l'enfant
Jésus ». (A réciter les matin, midi et soir de chacun des trois
jours qui précédaient le tirage (Fisenne).
- On
faisait célébrer une messe en l'honneur du Saint-Esprit ou de Saint-Antoine
(Bihain, Lorcé, Roy, Vaux-Chavanne).
- On
brûlait une bougie par les deux bouts (Lafosse).
- A
l'insu du curé, sur la pierre d'autel où la messe était célébrée
le jour du tirage au sort, on déposait une enveloppe cachetée renfermant
le numéro désiré (Dochamps).
- Neuf
jours avant le tirage, un membre de la famille se rendait journellement
dans trois chapelles distantes du village de deux à trois kilomètres
(Samrée).
- On
allumait autant de bougies qu'il y avait de conscrits, soit une
destinée à chacun. Si la flamme d'une bougie faiblissait, le conscrit
désigné par cette bougie devait prendre un mauvais numéro (Les Tailles).
Les
réfractaires
Parmi
ceux qui avaient tiré un mauvais numéro et qui ne pouvaient se payer
un remplaçant, nombreux furent ceux qui prirent le maquis au moment
de l’enrôlement et devinrent ce que l’on appelait des « réfractaires ».
D’autres, après s’être rendus aux armées, désertèrent après quelque
temps, pris du mal du pays.
Réfractaires et déserteurs se retrouvèrent ainsi par bandes entières
à se cacher dans les forêts fuyant les gendarmes français qui leur faisaient
une traque impitoyable. Il est vrai qu’ils bénéficiaient de la complicité
et de la protection des populations, voire des gardes-champêtres et
gardes forestiers guère prompts à collaborer avec l’envahisseur.
Toutefois, obligés sans cesse de changer de gîte, exposés aux intempéries,
vivant d’expédients, volant souvent pour assurer leur pitance quotidienne,
certains de ces jeunes gens se détournèrent petit à petit du droit chemin
et vinrent grossir les rangs des bandes constituées de brigands de grand
chemin qui semaient régulièrement la terreur dans les campagnes depuis
de longues années.
Certains d’entre eux sont entrés dans la légende et leurs exploits firent
les délices de bien des conteurs aux veillées.
Particulièrement sous l'Empire, des lois implacables poursuivaient les
parents des réfractaires ; les communes étaient responsables, les conseils
de recrutement se montraient inflexibles et la gendarmerie tout entière
était occupée à poursuivre les conscrits). Souvent, sur les longues
routes, on rencontrait des files de jeunes hommes, la chaîne au cou,
les fers aux pieds, comme des troupeaux, que des brigades de gendarmerie
conduisaient à leurs corps.
Malgré cette perspective, bien des jeunes gars de la région ne se rendirent
pas à Liège pour l'incorporation. Ils devenaient réfractaires ! Alors
commençait pour eux une vie d'alertes, de poursuites, de transes continuelles
car la maréchaussée ne s'endormait pas dans la recherche des insoumis.
Les gendarmes arrivaient à l'improviste à leur domicile, se rendaient
à la grange, à l'étable, au fenil, à la remise et visitaient la maison
de la cave au grenier. Ils venaient aussi parfois faire des perquisitions
chez les voisins ; enfin, le soir et à l'aurore, ils rôdaient bien souvent
de longues heures dans les environs du hameau, se mettant parfois aux
aguets derrière les buissons, à proximité des habitations surveillées.
Il était impératif de se cacher pour aborder et s'entretenir avec un
réfractaire. Ce dernier n'osait plus retourner auprès de ses parents
et pour occuper encore une place au soleil, il devait se déguiser et
prendre un faux nom. Les gardes champêtres, les gardes forestiers et
tous les gardes indistinctement avaient ordre de rechercher et d'arrêter
les réfractaires et, quand ils en livraient un à l'autorité militaire,
ils touchaient une prime considérable ; cependant, la plupart d'entre
eux étaient plus disposés à protéger ces malheureux qu'à les poursuivre
ou à les inquiéter. Ces gardes étaientils requis par les gendarmes pour
leur servir de guides dans leurs recherches ? Loin de les conduire au
but, ils ne négligeaient rien pour les dépister et les induire en erreur
; car ils connaissaient et partageaient la généreuse sympathie de la
population entière pour les infortunés jeunes gens.
En Ardenne, le réfractaire était sacré. Pour lui, les femmes, les enfants
mêmes étaient muets ; aussi restait-il ordinairement introuvable malgré
les enquêtes les plus minutieuses et les investigations les plus actives.
Partout, le réfractaire était sûr de trouver assistance, appui et protection
; chacun était prêt à se déchausser pour lui donner ses bottes ou ses
souliers ; son plus grand ennemi eut contribué, le cas échéant, à lui
assurer une retraite et quiconque aurait refusé de le secourir se fut
aussitôt trouvé au banc de l'opinion publique. Le dénonciateur d'un
réfractaire était une exécration : ce nom excitait la réprobation et
constituait une flétrissure plus odieuse que celle que donnent les épithètes
de voleur et de bourreau.
On pouvait s'apitoyer avec raison sur le sort du soldat ! Exposé aux
périls des combats, il ne pouvait compter sur le lendemain ; la vie
était dure dans les armées en campagne. Mais le réfractaire était bien
plus à plaindre encore! Errant et fugitif, il n'était en sûreté nulle
part, ne cessait d'être sur le quivive et se trouvait condamné à végéter
tristement dans la solitude ou dans quelque retraite incertaine. Hélas
! l'intérêt qu'il inspirait généralement n'empêchait pas certains de
le considérer comme un homme sans énergie et sans courage !
En 1814, rien ne va plus pour Napoléon. Pressé par les armées prussienne,
russe et autrichienne, il rétrograde vers sa capitale qui, au lieu de
lui servir d'appui, capitule le 30 mars. Le géant est par terre ; les
Bourbons font leur entrée à Paris, au milieu des transports de l'ivresse
populaire et se réinstallent aux Tuileries. Le canons se sont tus, les
marches harassantes se sont arrêtées comme par enchantement. Le 4 avril,
Napoléon se résigne à l'abdication et, le 11, il signe le traité par
lequel la souveraineté de l'île d'Elbe lui est accordée avec la permission
d'emmener avec lui 400 hommes de bonne volonté. Pressé de réduire les
charges écrasantes qui pèsent sur la nation, le nouveau gouvernement
ne conserve sous les drapeaux que le nombre d'hommes strictement nécessaire
: les soldats étrangers incorporés dans l'armée française sont informés
qu'ils sont libres de rentrer chez eux.
Ecoutons le conscrit Jean Pirlet de Hannêche en Hesbaye raconter son
retour au pays :
« Bierwart traversé, j'aperçus enfin
1e clocher, ce vieux clocher de Hannêche que je découvrais avec des
yeux neufs. Mon coeur battait à grands coups. Une émotion intense m'étreignait.
Ô cher village ! Soudain une angoisse m'envahit : mes parents sontils
en bonne santé ? En quel état vaisje les retrouver ? Combien profonde
doit être leur anxiété ! Quelque chose d'inexprimable me fauche les
jambes. (..) Une pensée me traverse l'esprit : c'est l'heure des vêpres,
ils y sont ! Comme un fou, je bondis vers l'église ; je surgis dans
le fond à l'instant même où le prêtre donne la bénédiction, l'office
terminé. Je tombe à genoux. Quelques secondes après, je me relève. Des
remous, des chuchotements s'élèvent, provoqués par la brusque apparition
d'un grognard " Qui est-ce ? ". Hors de moi, cherchant avidement
des yeux mes chers parents, je crie: " Jean Pirlet ". Un autre
cri fuse: " Mi fi ! " J'eus juste le temps de refermer les bras
sur une femme qui, éperdue, s'abattit sur ma poitrine. C'était maman »
Ci-dessous,
un extrait de "LORCE, histoire d'une communauté
rurale" de Pierre ISRAEL - 1989.
Il est consacré aux conscrits et aux réfractaires de ma région durant
l'occupation française :
...
effrayez s’il le faut ; que les conscrits partent …
Déjà en 1794,
les deux fils de Laurent Brevers, enrôlés de force dans l'armée impériale
le jour de l'expédition Deleau, ont rapidement déserté. Leur fuite les
conduit vers les lignes françaises où on les retient sans trop leur
demander leur avis. Paysans de Lorcé soulevés avant-hier contre le prince,
hier soldats de l'empire autrichien malgré eux, les voilà aujourd'hui
soldats de la république sans enthousiasme.
Le père, comptant sur le retour de ses fils pour reconstruire sa maison
incendiée, sollicite l'intervention des membres de l'administration
centrale de Spa. Peine perdue. Il ne reste aux deux Brevers d'autre
alternative que de déserter une seconde fois. En somme, les Lorcéens,
aspirant à plus de justice et de liberté, clament bien haut leur attachement
aux principes de la révolution. Ils ont couru pour cela des risques
évidents. Mais de là à servir dans les rangs de l'armée pendant Dieu
sait combien de temps, il y a un pas qu'ils ne sont pas près de franchir.
Le 28 nivôse de l'an V (18 janvier 97), le commandant du régiment des
chasseurs, un de ses hommes et quatre citoyens armés se rendent à Fayenage
chez Lambert Jeangilles dont le fils Remacle a déserté. Grande est la
surprise, feinte ou réelle, de Lambert Jeangilles qui jure ses grands
dieux qu'il n'a aucune nouvelle de son fils et qu'il le croit sous
les drapeaux. (Lambert Jeangilles n'est pas inquiété davantage et
il a beaucoup de chance, car il n'est pas rare qu'un père soit emprisonné
à la place de son fils déserteur).
C'est à la fin de l'an VI que la conscription systématique s'organise.
Menacée d'invasion, en proie au mécontentement intérieur, la France
du Directoire a un besoin urgent de soldats. Par les lois du 19 fructidor
de l'an VI (5 septembre 98) et du 3 vendémiaire de l'an VII (24 septembre
98), elle instaure la conscription obligatoire. S'il est une mesure
impopulaire, c'est bien celle-là.
Au sud, dans le département des Forêts, là où en plus l'application
de la loi sur les cultes a laissé des traces profondes, la population,
poussée par le clergé insoumis, se révolte. Les jeunes s'arment et se
rassemblent le 26 octobre à Weiswampach. Guère plus de cent, ils sont
1.500 le lendemain à Reuland. Ils avancent vers le nord, bousculent
les rares détachements qu'ils rencontrent. Ils envahissent St-Vith,
règlent des comptes avec les républicains. Certains parviennent jusqu'à
Stavelot où ils entrent le 31 à deux heures de l'après-midi.
Si le canton de Ferrières ne parait pas touché, l'agitation bouillonne
aux alentours. Les nouvelles arrivent, mélange de certitudes et de rumeurs
fantaisistes. Les insurgés seraient à Chevron mais personne ne les a
réellement vus. Auparavant, dans la nuit du 5 au 6 octobre, à Aywaille,
l'arbre de la Liberté avait été arraché et le curé n'avait pas logé
chez lui
A l'administration cantonale, le citoyen Conrard n'arrive pas à cacher
son inquiétude. Il parle des rebelles et des malveillans qui
peuvent arriver d'un moment à l'autre et il s'empresse de mettre les
archives à l'abri.
L'insurrection gagne aussi les départements de la Dyle, de l'Escaut
et de la Meuse Inférieure.
La situation est telle que le capitaine de la gendarmerie se croit obligé
d'écrire au commissaire du Directoire du département, le citoyen Bassenge.
Il l'assure de son entier dévouement. Il promet que sa troupe sera
debout de jour et de nuit pour comprimer les effets coupables que la
faction anarchiste et sacerdotaliste pourrait y tenter.
Mais il suffit que la troupe stationnée à Malmedy marche sur Stavelot
pour en déloger les rebelles. L'enthousiasme des jeunes paysans mal
armés ne fait pas le poids face au métier de l'armée régulière.
Le calme est à peine revenu que le 22 frimaire (12 décembre 98) le ministre
de la guerre s'adresse aux autorités départementales : Pressez, persuadez,
effrayez s'il le faut; que les conscrits partent...
Quatorze conscrits de la commune, de vingt à vingt-trois ans, sont tenus
de rejoindre le dépôt départemental à Liège. Il y a là Henri-Lambert
Brevers, Lambert et Louis-Antoine Corbillon, Gilles Poncin, Jean-Francois
Bonmariage, Jean-Hubert Neuville, Jean-Gilles Boutet, Jean-Rock Barthélemy,
Hubert Labasse, Gilles-Francois Noël, Jean-Remacle et Barthélemy Jean-Gilles,
Remacle Nivarlet et Gilles Vieutemps, tous, à l'exception du dernier,
des Lorcéens de vieille souche.
Le peu d'empressement des recrues à remplir leurs obligations militaires
persiste tout au long de l'occupation française. Les autorités départementales
parlent des jeunes gens de la première classe qui fuient en pays
étrangers pour se soustraire aux lois sur la Conscription militaire
et de certains parents insouciants sur la prospérité et la gloire
nationale qui leur donnent les moyens de s'échapper.
Le premier janvier 1807, la commune de Lorcé compte onze conscrits sous
les drapeaux, mais pas un seul enrôlé volontaire. Conscrit de l'an XIII
et déserteur, Jean-Francois Nivarlet de Lorcé est condamné par le tribunal
civil de Huy à une amende exemplaire de 500 francs. En 1807, Jean-Hubert
Chevron a si peu le désir de servir la nation que le jour de l'incorporation,
il est resté bien tranquille à la maison. Qu'importe, c'est la maréchaussée
qui le conduira à son unité, le premier régiment d'artillerie à pied.
En 1810, le nombre de déserteurs est tel que Napoléon décrète une amnistie
envers tous ceux qui renonceront de leur plein gré à l'illégalité. Pour
le seul département de l'Ourthe, 534 déserteurs se présentent et parmi
eux, un Lorcéen, Nicolas Brevers qui avait abandonné le 5le de ligne.
Il est malgré tout condamné à trois ans de travaux volontaires et
réaffecté le 26 juin 1811 au dépôt de Flessingue dans l'embouchure de
l'Escaut. Il est plus malaisé de s'échapper d'une île !
Déserter, c'est prendre une décision lourde de conséquence. Il faut
envisager de vivre, peut-être de longues années, sous la menace perpétuelle
d'une arrestation. Aussi, le secret espoir d'un appelé est de convaincre
le médecin militaire de la gravité de ses handicaps physiques. Conscrit
de 1806, Jean-Laurent Charette montre avec complaisance ses jambes cagneuses.
Cela ne l'empêchera pas de rejoindre à pied son régiment, le 58e de
ligne et d'y user plusieurs paires de chaussures. Jean-Hubert Chevron
raconte à qui veut l'entendre, qu'il a la vue basse. Jugé simulateur,
il aura l'honneur de servir au 55e de ligne.
Il n'empêche que le déchet pour déficience physique est important. Parmi
les appelés de 1806, Jean-Nicolas Jeangilles (1,46 m), Jean-Toussaint
Tesson et Jean-Remacle Labasse (1,49 m) n'atteignent pas la taille requise.
Remacle-Francois Chevron, affligé d'une main droite difforme, est également
refusé. L"année suivante, Nicolas Copay, atteint d'un scrofule et Adam
Charette, estropié du bras droit et de la jambe gauche, sont réformés.
Mais c'est la levée de 1808 qui est la plus désastreuse pour les recruteurs.
Des quatre appelés, Jean-Hubert Labasse est refusé pour taille insuffisante,
Gilles-Francois Corbillon et Georges-Adam Fontaine sont réformés pour
diverses infirmités et le seul enrôlé, Jean-Jacques Bonmariage sera
recherché, quelques mois plus tard, pour désertion. Déjà ajourné en
1811, Hubert-Adarn Fontaine est définitivement rayé des listes le 3
mars 1812 pour extrême maigreur et faible constitution.
Heureusement pour l'Empire et pour Napoléon, tous les Lorcéens ne sont
pas infirmes ou rachitiques. A côté de ces exemples, il reste en 1806
et 1807, dix incorporés et parmi eux, Henri-Lambert Brevers est un solide
gaillard d'1m77 au visage ovale taché de la petite vérole.
Ces appelés vont courir les routes de l'Europe, du Portugal à la Russie.
Ceux de Lorcé paraissent se tirer sans trop de mal de ces aventures,
contrairement à ceux des villages voisins dont certains trouvent la
mort en Espagne, en Italie, en Autriche, en Pologne, en Silésie... Seul
Toussaint Houssonloge, un petit-fils de Remacle, meurt en avril 1812
à l'hôpital de Metz, non pas des suites d'une glorieuse blessure mais
d'une banale infection. Les soldats de l'Empire meurent bien plus souvent
de maladies infectieuses que de blessures. En cette année 1812, sur
la dizaine de morts originaires des villages voisins, les fièvres sont
responsables de cinq décès, la dysenterie de deux, la phtisie et le
marasme de chacun un. Seul Jean-Thomas Heck de Stournont est mort d'une
blessure reçue au combat de Como Virschli.
Lorcé est aussi favorisé si l'on pense aux prisonniers. Sur une liste
établie au début de 1814, figurent les noms d'un millier de militaires
du département. On y relève 7 jeunes de Stoumont, 3 de La Gleize, 14
de Ferrières... et un seul de Lorcé. Mais son sort n'est pas enviable.
Jean-Remacle Charette, du 22e de ligne, croupit dans une geôle à Portland,
dans le sud de l'Angleterre. Par la longueur de leur détention et par
un isolement plus sévère, les captifs retenus dans ce pays sont davantage
à plaindre. lis ont généralement été capturés sur les champs de bataille
d'Espagne et du Portugal.
Un mort et un prisonnier, les Lorcéens, une fois n’est pas coutume,
peuvent mesurer leur bonne fortune...
Pierre ISRAEL - Imp. Chauveheid - 1989.
Quelques liens où l'on évoque la conscription
:
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