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Autrefois, l’âge de l’enfance était bien plus court qu’aujourd’hui : c’était l’âge de l’innocence et de l’irresponsabilité qui se terminait vers 10 ou 12 ans avec la mise au travail précoce. Très mal connue jusqu’alors, l’histoire de l’enfance devient véritablement objet d’histoire avec la publication du livre de Philippe Ariès, L’Enfant et la vie familiale sous l’Ancien Régime en 1960. Bien que certaines de ces conclusions aient été contestées et revues par d’autres historiens de l’enfance, il n’en demeure pas moins une référence et le point de départ de toute une recherche foisonnante. On l’a dit, l’histoire est bien discrète sur les conditions de vie et de mort des enfants et ceux-ci ont rarement laissé des traces directes de leur histoire. L’étude des registres paroissiaux, puis des registres d’état civil renseignent sur les dates de baptême, de mariage (s’il y a lieu) et de sépulture. Pour un certain nombre de familles privilégiées, on possède des documents, souvent assortis de commentaires, qui permettent de comprendre sur plusieurs générations comment l’enfant est accueilli, quels soins lui sont prodigués et comment les adultes vivent éventuellement sa mort. Conditions de vie et mortalité des nourrissons hier et aujourd'hui Ci-dessous,
un extrait de « Journal sur l'enfance et la jeunesse de Louis XIII »
Ce texte, très court, est fort éloquent quant aux notions d'hygiène existant au XVIIe siècle ( et encore, dans le milieu le plus privilégié qui soit ! ) : Louis XIII est né le 27 septembre 1601 :
Ce qui est certain, c’est que l’histoire de l’enfant ne peut être dissociée de l’histoire de la cellule familiale qui, elle aussi, a bien évolué au cours des siècles.
Ce
tableau de Jean Brueghel l'Ancien, intitulé visite à la ferme, date
de 1597. Il montre, nous dit le commentateur, "un intérieur paysan qui,
sans être luxueux, paraît confortable". Il
semble que jusqu’au Moyen Âge (XIIe - XIIIe siècle),
le statut de l’enfant au sein de la maisonnée (famille au sens
large), ne possède guère de spécificité : il est perçu comme un
adulte en réduction et on se soucie peu de protéger son innocence
ou sa personnalité. Dans les siècles passés, l’époque de la petite enfance, est marquée au sceau du tragique : au XVIIIe siècle, un enfant sur quatre meurt avant l’âge d’un an (malformations, accidents de grossesse, traumatismes des accouchements, ongles mal lavés des matrones, pansements non stériles, coups de froid pendant les baptêmes, coliques, diarrhées, fièvres, typhoïdes, dysenteries, entérocolites sont les principales causes des mortalités avant une année) Causes les plus fréquentes de mortalité infantile :
Tombe
de nourrison Dans
un tel contexte, la mort des enfants est en général vécue avec fatalisme
et détachement, du moins en apparence. Un berceau et un trotteur tels qu'on peut en voir au Musée en plein air de Bokrijk On
estime que c’est à partir du XVIIIe siècle, surtout dans la bourgeoisie
et la noblesse, que la structure de la famille devient « nucléaire ».
Réduite au couple parental et à ses enfants, elle devient plus
intime, plus étroite. Une grande mutation des comportements et
des sensibilités s’y produit avec la « découverte de l’enfant » qui
y deviendra un être unique et choyé. Il sera l’objet de relations
de tendresse avec sa mère et même avec son père. C’est ainsi que se structurera, petit à petit, notre actuelle conception de l’enfance, protégée par une famille plus restreinte et plus attentive et séparée du monde des adultes par l’école. Un autre facteur déterminant dans la place dont jouira l’enfant au sein de la famille est la lente, mais constante, baisse de la mortalité infantile : en France, à partir de 1750, la mortalité infantile (avant un an) passe de 350 pour 1000 dans les années 1690-1719, à 263 pour 1000 dans les années 1750-1779. A partir du XIXe siècle, la contraception gagne tous les milieux sociaux et la mortalité infantile baisse, irrégulièrement d’abord, avec les effets de la vaccination antivariolique (découverte par Jenner en 1796), puis très fortement après 1880, avec la diffusion des autres vaccins et de l’hygiène pastorienne (en 1913, le taux de mortalité infantile est descendu à 126 pour 1000). On
assiste ainsi, conjointement, à une baisse de la natalité et à une
diminution de la mortalité infantile et l’on peut se poser la question
: est-ce
parce que les enfants mouraient moins que les parents ont décidé d’en
procréer moins ? ou est-ce parce qu’ils naissaient moins nombreux
qu’on était plus attentif à leur survie ? Il faut davantage en chercher la raison dans le fait qu’à partir de 1750, faute de pouvoir guérir l’enfant malade, les médecins font une place de plus en plus grande à la prévention de la maladie par l’hygiène. Ce
sera, notamment, le cas des nourrissons pour lesquels ils feront
campagne contre Ces recommandations recevront un écho assez favorable dans la population des villes dès le XVIIIe siècle et dans certains milieux dits « éclairés ». Par contre, dans les campagnes, elles entraient en concurrence avec des croyances ou des habitudes anciennes. Dans la culture paysanne traditionnelle (codifiée au Moyen Âge par l’école de Salerne), les bains étaient contraires à toute une tradition qui fait de la saleté une protection contre la maladie et le froid ; de même le maillot, loin de gêner l’enfant était considéré comme nécessaire au façonnage de son corps inachevé à la naissance ; la bouillie n’était pas destinée à gaver l’enfant pour qu’il ne crie plus, mais elle lui donnait des forces et le rendre gras car, dans les milieux paysans, l’embonpoint est signe de prospérité… Par conséquent, ce n’est que fort lentement que les mères intégrèrent ces règles d’hygiène en forgeant à leur propre usage, une pratique « bricolée », faite d’emprunts hétérogènes aux traditions anciennes et aux nouveaux préceptes médicaux. Les anciennes pratiques eurent la vie bien dure et certaines subsistèrent partiellement en milieu rural jusqu’à la seconde moitié du XXe siècle. Dans les années 1960, certaines mères, utilisent certains préceptes et en négligent d’autres (en stérilisant le lait et l’eau de coupage, mais pas les biberons, par exemple). La
mise en nourrice des nouveau-nés se pratique depuis l’Antiquité,
mais très longtemps, Avec l’industrialisation naissante, cette pratique connaît une véritable explosion. Au XVIIIe siècle, toutes les couches de la société urbaine française sont concernées, même les plus populaires.
"Le
silence" ou "ne l'éveillez-pas" On estime qu’à Paris, à la veille de la Révolution, plus 90% des nouveau-nés sont envoyés chez une nourrice à la campagne, où ils restent entre 1 et 2 ans, sans contacts avec leurs géniteurs. Les causes du refus d’allaiter sont différentes selon les classes sociales. Si dans les classes aisées, les motivations sont surtout d’ordre « esthétique », par contre dans les milieux populaires, nécessité fait loi : le travail salarié de la mère est fort souvent nécessaire pour éviter la misère. C’est aussi, pour le père, un excellent moyen pour reprendre rapidement ses relations sexuelles avec son épouse… Dans
les grandes villes françaises des XVIIIe et XIXe siècles,
les nourrissons seront pratiquement exclus. Il
est vrai qu’à l’incitation des médecins des Lumières, certaines mères
se mettront à allaiter leurs enfants, mais elles ne seront jamais qu’une
élite très restreinte. Au XIXe siècle, la mise en nourrice est toujours
très pratiquée, avec, dans les maisons bourgeoises, la variante de la
nourrice « sur place », qui oblige une paysanne à venir vivre en ville
pour allaiter, en laissant son propre enfant au pays… Sujet dramatique et fort peu commenté par les historiens, les abandons d’enfants connaissent également une hausse tragique au XVIIIe siècle (on en dénombre près de 7000 à Paris en 1770). Le tour - ou tiroir - appareil fonctionnant sur pivot, permettait de déposer anonymement les enfants nouveau-nés que l'on souhaitait abandonner à la charité publique
Encore visible en 1999 dans le mur de l'hospice - Archives départementales de la Mayenne, 2 Fi Laval 121 Déjà connu au XVIIIe siècle, le tour devint obligatoire par décret du 19 janvier 1811. A Laval, l'hospice Saint-Louis était chargé de l'accueil de ces enfants. En 1855, l'inspection générale constate qu'il est établi une telle surveillance par le personnel, que les femmes hésitent à apporter leurs enfant. Malgré cela, la création des tours a permis de faire considérablement diminuer la mortalité infantile des enfants abandonnés. Les tours furent progressivement remplacés au cours du XIXe siècle par les bureaux d'admission. (Notice extraite de "Voyage au coeur des Archives de la Mayenne", 1994, p. 37). L'inventaire des archives de l'hospice Saint-Louis et de l'hôpital Saint-Julien de Laval, par Isabelle Las, attaché de conservation aux Archives de la Mayenne, a été publié en 2001 Paradoxalement, c’est à l’époque même de la « découverte de l’enfance » que ce phénomène prend autant d’ampleur. Il faut bien admettre qu’entre les familles qui sont aux petits soins pour leur nouveau-né, celles qui les placent en nourrice à la campagne et celles qui les abandonnent purement et simplement, il y a un monde de différence : social, culturel et surtout matériel. Tout bien considéré, l’abandon de l’enfant dans des institutions philanthropiques constituait bien souvent une planche de salut qui lui était offerte, sans laquelle il était très certainement condamné à une mort très précoce. Ajoutons que c’était aussi un moyen efficace de lutter contre l’infanticide, largement pratiqué dans les siècles précédents. Fréquemment, un petit billet était attaché aux langes du bébé. Les parents y mentionnaient éventuellement le prénom qu’ils lui avaient donné et tentaient de justifier leur acte en expliquant les raisons cruciales qui les y avaient conduits. Très souvent aussi, ils faisaient part de leur intention de reprendre leur enfant quand leur situation matérielle serait meilleure. La réalité sera pourtant bien dramatique, car les « hôpitaux » mis en place au XVIIe siècle, devront faire face à un manque de moyens flagrant et un grand nombre de nourrissons abandonnés mourront dès les premiers mois. Peut-on affirmer que l’amour maternel et parental était tout à fait absent de pratiques que notre sensibilité contemporaine de nantis ne peut que réprouver et juger de barbares ? ? ? Si dans nos sociétés occidentales contemporaines, on n’abandonne plus les enfants et si on ne les place plus en nourrice, peut-on affirmer pour la cause qu’ils bénéficient tous du plus élémentaire amour qui leur est dû ? ? ? Liens
concernant l'abandon des enfants : Quelques illustrations...Une visite à la ferme : |