La souveraineté de la Porallée fut l'objet de
perpétuels conflits entre Poralistes, d'une part, et Franchimontois (habitants
de La Reid et Becco) d'autre part, qui se contestaient les limites des territoires
sur lesquels ils avaient les droits d'usage.
Ces conflits, souvent violents et allant jusqu'à mort d'homme, les différentes
juridictions, aux intérêts souvent contradictoires il est vrai, tentèrent tant
bien que mal de les apaiser et d'y apporter une solution par des conférences,
arbitrages, compromis et autres traités.
Toujours est-il que jusqu'au milieu du 19e siècle, cette hostilité entre Poralistes
et Franchimontois se perpétua avec ses faits d'armes hauts en couleur.
Dans son ouvrage, le Docteur Thiry énumère longuement et en détail, ces différends
dont les archives en ont conservé les traces.
A titre d'exemple :
Le 18 juillet 1476 à la requête de Guillaume de
Rollé, voué d'Aywaille et de Jean de Harzé, prieur, Charles le Téméraire confirma
les lettres de maintenue que le conseil du duc avait données à Maestricht, en
faveur des poralistes et au désavantage de La Reid et de Becco, auxquels fut
interdit l'usage de la Porallée sous peine d'une amende de 200 marcs d'or. Ils
en appelèrent au même Conseil et l'évêque se joignit à eux. Condamnés à nouveau,
ils s'adressèrent au Conseil de Malines où le procès resta indécis. Les Franchimontois,
continuant leurs exploits dans la Porallée, un certain nombre d'entre eux furent
condamnés à une amende de cent livres de gros. Ils en appelèrent encore et mirent
sur la Porallée des gardes qui emprisonnaient et forçaient à composition les
poralistes, enlevaient leurs charbons et leurs instruments de travail. En conséquence,
le duc chargea ses officiers d'attraire les six plus coupables à Malines et
d'en faire jugement le plus tôt possible. Le différend n'eut pas de sanction,
probablement à la suite de la mort du Téméraire, tué à Nancy le 5 janvier 1477.
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Le
8 Avril, jour de Pâques 1604, quelques soldats de la compagnie d'infanterie
wallonne du Capitaine Cobreville, en garnison à Remouchamps, firent une course
sur la Porallée et enlevèrent les herdes de La Reid et de Becco. Les Franchimontois
se réunirent à Becco et décidèrent d'aller reprendre leur bétail. Une troupe
d'hommes et de femmes, en armes, vint dans l'après-midi à Remouchamps, jurant
et criant qu'ils allaient brûler Aywaille, qu'à leur retour ils en feraient
autant de Remouchamps, " attendu que leur mayeur était du parti des voleurs
". Arrivés à Dieupart à l'heure des vêpres, ils pénétrèrent dans l'église, blessèrent
et tuèrent quelques personnes. Néanmoins, les gens d'Aywaille, s'armant de tout
ce qui leur tombait sous la main, même des croix de bois du cimetière, parvinrent
à les repousser. Ce violent incident du 8 avril 1604 provoqua de longues discussions
que le père Crombetius, recteur des Jésuites à Liège s'efforça d'apaiser avec
l'aide d'Étienne de Hasque, du Conseil privé. Ils firent un projet de compromis
accordant l'usage de la Porallée aux gens de La Reid et de Becco. Le père Becanus,
recteur du Collège de Luxembourg et prieur d'Aywaille, vint à Aywaille et chercha
à faire adopter ce plan, mais les poralistes s'y refusèrent et déclarèrent s'en
tenir à la sentence du prince-évêque, du 6 juillet 1593. Le Conseil de Luxembourg
écrivit au père Becanus de ne pas abandonner les intérêts de ses sujets. Bien
que les gens de La Reid et de Becco fussent rentrés en possession de leur bétail
et qu'une enquête eût démontré que les poralistes étaient complètement étrangers
au raid des soldats, les entreprises des Franchimontois n'en devinrent que plus
hardies. Ils dépassaient leurs limites, menaçaient de tuer les gens d'Aywaille
qui passaient par le marquisat et allaient jusqu'à faire paître leurs bêtes
dans les jardins des poralistes. On voyait circuler dans la Porallée quantité de
gens de Theux qui jamais n'y avaient eu le moindre droit.
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Le 1er juillet 1616, 40 à 50 paysans de La Reid et de Becco, armés d'arquebuses
et d'épées, sauf un sergent qui portait une hallebarde, vinrent sur la Porallée
saisir 48 bêtes appartenant à Jean-Jacques d'Aywaille, à Sedoz, à la veuve Barthimus
de Piromboeuf, fermière du prieuré, firent prisonnier Thomson de Ken qui les
gardait et son fils Urban qui parvint à s'échapper…
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Le 3 juillet 1616, une troupe de plus de cent paysans
commandés par Thomas Marck
delle Reid, avec Englebert de Becco et Jean de Liège de La Reid, armés d'épées
et d'arquebuses, parcoururent la Porallée, montrant un ordre du gouverneur,
de saisir tout ce qu'ils y trouveraient, et de demander deux à trois cents florins
pour les dépens faits à l'occasion de la capture de Jean Maljean. Ils juraient
par la mort-Dieu que s'ils n'eussent pas trouvé pour la Porallée les bêtes de
Jean-Jacques, ils auraient été les chercher dans ses étables; que, s'ils tenaient
le maire d'Aywaille, ils le feraient mourir; qu'ils démoliraient les maisons
de Martin Delheid, de Jean le Scrinier et celle de Jean-Jacques de Sedoz qui
avaient contribué à la condamnation de Gonay…
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Le
31 juillet 1631, les gens de La Reid et de Becco sous la conduite de
Gérard
de Hautregard, enlevèrent, entre le Mauvais poirier et Remouchamps, le bétail
de Quareux, de la Tournerie, de Massedoz, du Mauvais Poirier et de Remouchamps
et amenèrent à Theux 237 bêtes à cornes et 298 chèvres, boucs et cabris, qui
furent vendus 2600 florins. Le maire d'Aywaille se plaignit de la conduite de
celui de Remouchamps et du.sergent, qui refusaient de le seconder et de lui
obéir. Les paysans de La Reid et de Becco étaient en armes sur la Porallée,
pendant que les femmes et les enfants enlevaient les récoltes…
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Le 25 août 1631, 206 moutons appartenant à Gérard de Hautregard et à son fils
Godefroid furent pris, dans la Porallée et vendus avec la herde de La Reid et
de Becco pour 3.466 flor. 5 sous. Le jour de l'enlèvement de ces moutons, les
paysans de La Reid et Becco allèrent démolir la maison de Hermès le scrinier
du Mauvais Poirier, renversant les murs sur ses récoltes, arrachant ses haies,
ses arbres fruitiers, coupant ses bois, labourant ses prairies, lui enlevant
ses hardes. Ils allèrent également à la maison de Jean Grégoire, renversèrent
ce qui restait de ses murs, car elle avait été brûlée deux fois, n'y laissant
pas pierre sur pierre et emportant tout. On les accusa d'avoir dépouillé la
femme et ses filles " avec paroles de les violer et beaucoup de saletez deshonnêtes
à réciter ", ce qu'ils nièrent. Le surlendemain, ceux de Becco allèrent à la
maison Sélis à la Pixherotte où ils espéraient surprendre Grégoire. Ils lui
prirent un cheval et firent prisonnier son fils qui parvint toutefois à se
sauver...
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Le 28 août 1631, une troupe de quarante à cinquante soldats vinrent à la ferme
Bodson à Bronromme ; les uns entrèrent dans la maison demandant du pain. La
femme en alla chercher ainsi que du beurre, mais prit peur en voyant qu'il en
arrivait encore d'autres ; elle se mit à crier lorsqu'elle les vit entrer dans
les étables et délier les bêtes. Bodson sortit de la chambre et, voyant qu'un
de ses enfants était blessé, cria "alarme" et saisit son arquebuse. Comme il
courait chez ses voisins pour avoir du renfort, il fut blessé au ventre d'un
coup de feu qui l'abattit. On lui prit vingt?cinq bêtes à cornes dont les soldats
eurent la moitié. Trouillet et le fils de Nicolas de Blier conduisaient les
soldats. Le maire d'Aywaille était avec eux...
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En 1632, le père Ziegler, confesseur de l'Electeur de Mayence, passant par Luxembourg
pour rejoindre à Cologne le Père Recteur, lui fit un récit sommaire des affaires
de la Porallée et le pria d'en dire un mot au Prince-évêque de Liège et de lui
demander que ses officiers de Franchimont tâchent d'arriver à un accord avec
les gens d'Aywaille. Le P. Ziegler en parla à Huart, président du Conseil de
Luxembourg, pour lors à Cologne, qui s'en entretint avec l'Evêque. Huart fut
renvoyé à Luxembourg et le baron de Holinchoven lui demanda un exposé de tous
les points controversés. Les Franchimontois répondirent à ce mémorial qui avait
été envoyé au prince-évêque…
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Depuis
que les Jésuites étaient possesseurs du prieuré d'Aywaille, la Porallée ne leur
avait donné que des soucis. Son importance à côté des grands intérêts qu'ils
avaient à Liège et ailleurs, était minime. Elle compromettait leur tranquillité
sans leur donner d'avantages. Les trois cours jusqu'au XVIIe siècle avaient
combattu autant pour les droits du prieur que pour les leurs et ceux des poralistes.
Les graves difficultés qui s'élevèrent de 1604 à 1632 avaient incité les prieurs
à des transactions que les trois cours et les poralistes jugeaient très préjudiciables
à leurs intérêts. En définitive, la donation d'Emprardus avait été faite, d'après
la tradition, non au prieur mais aux poralistes; si l'un était seigneur de la
Porallée, les autres en étaient les propriétaires…
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Les paroissiens de Sougné s'étant refusés à continuer la procession annuelle
du 1er juin à l'Eglise St-Pierre d'Aywaille, depuis la démolition de la chapelle
du Braconnier, les Jésuites intentèrent un procès pour les y contraindre.
Dans un mémoire produit par l'officier des Jésuites au cours de ce procès (5
juillet 1645), on peut lire ce qui suit :
1. L'opinion vulgaire affirme, sans preuve, que la Porallée a été donnée à St-Pierre
par le braconnier d'un seigneur séculier de Monjardin.
2. Contre quoi l'on objecte que le record du 23 janvier 1417 cite le preud'homme
qui l'aumosnat, et non qui la donna, toujours selon tradition.
3. On objecte aussy que Monjardin souloit estre sur le mont deseur la maison
du curé à Dieupart, qu'estoit la forteresse de la S-rie d'Aywaille, les vestiges
y sont encor visibles et s'appelle tousiours la viele Monjardin, laquelle Monjardin
estant ainsy au centre de la S-rie d'Aywaille, et la maison seigneurialle, on
ne fera tort à personne d'espérer qu'un seigneur d'Aywaille en estoit doncq
d'ancienneté vray et direct seigneur, et par conséquent le pretendu Braconnier
donateur (s'ainsy estoit) estoit son braconnier, d'où il auroit esté rien d'aumosner
à St Pier et aux habitans de la miraculeuse circuitte de la Porallée, ce qui
lui auroit provenu de son maistre.
4. A quoi fait beaucoup que par tous ces documents vieux et nouveaux un Sr
d'Aywaille est déclaré et est iouissant du tiltre et de l'effet de Sr tresfoncier, et le
marquis de Franchimont Gardien et defenseur de la Porallée miraculeuse Dieu
et St Pier d'Aywaille, chose qui n'est pas de petitte consideration.
5. Joint qu'un Sr et Prieur d'Aywaille en rendant à l'église Nre Dame à Dieupart
por son aysance et commodité la place ample qu'est devant d'icelle, item à un
curé les jardins et place sur laquelle sa maison est assise proche déssoubs
la viele Monjardin, sur lesquelles places et jardin seuloit estre jadis l'église
de Nre Dame scituée, s'est sus retenu por son proffit et de son église St Pier
un sens perpetuel d'un pain d'autel sur chacq jour de l'année avec trois chappons
et deux deniers par an, et outre cela s'est encore ledit S-r d'Aywaille retenu
parmi lesdtes places un chemin et passage libre por aller a ladte Monjardin,
un act de 1474 du mois de juillet le 16 jour en fera foid.
6. Et rest (à correction) mal et legerement présumer qu'un Sr de la nouvelle
Monjardin, posé qu'il le fusse esté de la vielle (sans l'approuver) auroit voulu
bailler unne aysance de si notable étendue qu'est ladte Porallée à un sien braconnier
par un simple parolle, sans s'en retenir un pied, ni seulement la qualité de
Sr, por lui et por les mannans.
7. Au confort de tout ce que dit est jusqu'icy, ne fait hors propos l'act de
Sr de Rollé et de Monjardin, (déclare-t-on judiciellement passé 1457 le 7e d'Octobre
par Guillaume de Bolland), contenant qu'il tient Monjardin mouvant d'Aywaille,
et qu'a raison de ce debvoit à l'église St Pier et prieur d'Aywaille 25 chappons
de cens annuel, et aultres 15 chappons faisant ensemblement 40 ; il assignat
audt prieur de les retenir hors des 50 qui lui estoient deub à cause de la vouerie,
renunçat a jamais por lui et ses successeurs auxd-ts 40 chappons hors des 50,
les 10 restans se continuent de payer tant seulement.
8. Un sgr de Monjardin pourrait moins nier sa mouvance d'Aywaille prouvée par
acts que la donation de la Porallée à St Pier, qui n'est reconnue par aucun
act.
9. Quelques-uns ont blâmé la démolition des deux chapelles de St Pier, en objectant
que l'une d'elles était donnée pour la sepulture du Braconnier dont on aurait
alors tiré le corps.
10. Ce sont propos jettez à la volée et sans fundement.
11. Car en s'enquerant du donateur de la Porallée, on reconnait que St Pier
était en son église avant la Porallée et le donateur d'icelle.
12. Les chappelles pred-tes estoyent liées et incorporées dedans le mur du coeur
de l'église et ly servoient d'appuy, et d'estanson, comme il s'est monstré et
se monstre depuis qu'elles sont detachées, tant par les violences qu'on a esté
obligé d'exercer a la besoigne paroissantes encore que par les fendasses et
bresches qui s'y sont faites et s'augmentent iournellement, ergo nulles des
deux chapelles a esté dressée por un braconnier.
13. Personne n'a jamais lu l'epitaphe Justus venator etc.
14. On accorde que por le personnage aumosneur de la Porallée se fait messe
solennelle anniversaire d'an en an.
15. le Ier jour d'Aoust par assemblage des curé et paroissiens de Soigné audit
Aywaille en l'église de St Pier, ce qui se souloit observer en unne des chappelles
destachées, que l'on disoit la chappelle du Braconnier, mais il ne s'ensuit,
et on n'advoue pas pourtant que ledit prétendu Braconnier fusse un Braconnier
de la nouvelle Monjardin, ny qu'il fusse estre enterré en lad?te église de St
Pier, moins que le chappelle fusse esté faitte por luy.
16. Non plus que ne sont enterré en l'église Nre Dame de Dieupart les anciens
Srs de Harsé, por qu'il tous les ans la dernière des festes de Pasques se fait
semblable messe solemnelle d'anniversaire en la dte église de Nre Dame par assemblages
et processions des curé, mambours et paroissiens, avec leurs croix et bannières
de Harsé, Sprimont et Soigné, et aussy au concours des fidels circonvoisins,
ce qui ne peut avoir esté inventé ny estably en l'un et l'autre cas, sinon par
les pieux predits aumosneurs Srs respectivement, ou par quelques successeurs
qui leur portoyent devots respects, et non pas en consideration que leurs sepultures
se voyent esdites églises, esquelles ces honorables debvoirs et memoirs s'observent.
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Le 31 octobre 1681, Jacques Pirenne, recteur des Jésuites à Luxembourg, en vertu
de la déclaration de Louis XIV, en date du 17 octobre 1680, prêta serment de
fidélité au roi de France et donna, comme seigneur d'Aywaille, un dénombrement
de ses possessions, parmi lesquelles figurait la Porallée, dont il s'intitulait
seigneur. Aussitôt, les bourguemaîtres de Theux, représentant La Reid, Becco
et Winamplanche, protestèrent et déclarèrent que ce relevé ne pouvait porter
préjudice à leurs droits et qu'il était nul, attendu que le prince-évêque était
le souverain de la Porallée.
Fixation
des frontières
La question de la souveraineté posée
au cours des négociations entre monarques et conseils privés devait conduire
à la constitution de frontières pour la Porallée. Si le tracé réalisé par la
Commission des limites avait pu, en maints endroits, réaliser l'unanimité en
superposant à des frontières naturelles, sources, ruisseaux, forêts, rochers,
il fallut en beaucoup d'autres points, couper court aux discussions et fixer
la limite Est en ligne droite, sans tenir compte des sinuosités d'un des principaux
chemins du pays, l'antique Pierreuse voie. (voir la carte).
Le
grand chemin de la Porallée zigzaguant sur la frontière conventionnelle, les
prétextes ne pouvaient manquer aux percepteurs de l'une ou l'autre juridiction
pour arrêter à tort et à travers les trafiquants utilisant cette voie, un des
rares chemins à peu près praticables unissant Liège au Pays de Stavelot et à
la haute Ardenne luxembourgeoise.
L'ancien comptoir douanier liégeois à Hautregard (dessin de P. Lepage)
Si
les difficultés provoquées par l'usage de la Porallée s'assoupissaient peu à
peu, il en naissait d'autres amenées par les agissements des douaniers ; ceux-ci
royaux, puis impériaux, se montraient particulièrement hargneux.
Contestations
territoriales
Les conflits dus à l'incertitude des frontières entre le pays de Liège et les
territoires dépendant du Gouvernement général des Pays-Bas autrichiens ne se
limitaient pas aux districts contestés entre le marquisat de Franchimont d'une
part, les duchés de Luxembourg et de Limbourg d'autre part. Le 5 juillet 1766,
le Prince-évêque fit savoir à Bruxelles qu'il avait délégué le comte de Rougrave,
chanoine de St-Lambert, le comte de Berlaymont de la Chapelle, conseiller ordinaire,
et le chevalier de Chestret, conseiller privé, pour discuter les questions de
frontières avec les députés de l' Impératrice-Reine, Marie-Thérèse. Il y eut
deux conférences l'une le 12 août, l'autre le 24 novembre. Nombre de villages
étaient contestés entre le pays de Liège, le comté de Namur et le duché de Luxembourg.
Les délégués des souverains convinrent de proposer, entre autres choses, la
cession de la Porallée aux Liégeois, après en avoir fixé les limites et en conservant
les usages qui seraient reconnus appartenir aux habitants des localités voisines
ressortissant du Luxembourg. Divers projets et contre-projets furent examinés.
En 1777, les députés du Prince-évêque consentirent à céder la Porallée, à la
condition que le grand chemin fût déclaré libre à la circulation. Les délégués
de S. M. offraient de céder, contre Ochain, la seigneurie de Fallais avec la
chapelle de Saint-Sauveur à Piteit, le chemin de la Porallée entre Hautregard
et Vertbuisson et un terrain dénommé Longues et courtes royes au ban de Seilles,
dépendant de la cense de Velaines.
Le 26 août 1780, le traité fut enfin conclu. Sa Majesté Impériale et Apostolique
cédait le grand chemin de Hautregard sur le Vertbuisson
situé à l'extrémité du terrain nommé La Porallée Saint-Pierre, appartenant à
Sa Majesté comme dépendance d'Aywaille. Dans le terme de deux mois après l'échange
des ratifications de la présente convention, des commissaires à nommer de part
et d'autre procéderont à la désignation de ce chemin, y feront planter des bornes
et en tiendront un procès-verbal qui sera censé faire partie de cette convention.
Le 31 mai 1781 fut notifiée aux habitants du quartier de Louveigné l'interdiction
de fréquenter la Porallée.
Entre-temps, un événement d'importance avait modifié de fond en comble le régime
de nos communautés. La suppression de l'ordre des Jésuites, prononcée en 1773,
fut le prélude d'une période nouvelle pour la vie de nos seigneuries comme pour
l'exercice des droits d'usage.
Rappel historique :
Sous l'administration de l'empereur d'Autriche, Joseph II, les provinces belges
font l'objet d'une réorganisation au cours du 18e siècle.
Une organisation centralisée composée de 64 districts et de 2 conseils royaux
à Luxembourg et à Bruxelles se substitue à l'imbroglio des principautés et
des seigneuries.
Ces réformes radicales suscitent l'opposition des milieux conservateurs et lors
des états généraux de 1787, ceux-ci s'allient tactiquement aux milieux démocrates
pour secouer le joug autrichien.
La révolution éclate en 1789 ; les provinces proclament leur indépendance et
créent une confédération des " États belgiques unis " que ses dissensions internes
réduisent pourtant à néant dès 1790, permettant la restauration de l'autorité autrichienne.
Après la bataille de Jemappes, les armées révolutionnaires françaises sont accueillies
en libératrices en 1792.
Après une courte restauration autrichienne (Neerwinden, 1793), les batailles
de Fleurus et de Sprimont (18 septembre 1794) qui voient le triomphe des armées
françaises sur les troupes autrichiennes, les Pays-Bas sont annexés à la France
(1795) sous le nom des " Neuf Départements réunis ".
Les principautés de Liège et de Stavelot, les duchés de Limbourg et de Luxembourg
ont cessé d'exister.
A la place des cercles institués par les réformes de l'empereur Joseph
II, la République française, associant les anciens Pays-Bas autrichiens à ses
destinées, divisa les territoires belgiques en neuf départements ; les
anciennes terres poralistes se trouvèrent incorporées tout entières au département
de l'Ourthe.
La loi du 9 vendémiaire an IV consacra cette assimilation de notre pays à la
France et un arrêté, rendu le 9 frimaire an V par le Directoire Exécutif, énuméra
les lois françaises susceptibles d'application immédiate dans l'étendue des
ci-devant Pays-Bas autrichiens.
L'ouragan qui devait emporter nos institutions millénaires commençait à souffler
sur notre région.
D'un côté, une masse paysanne encore toute ébaubie d'avoir vu se succéder en
si peu d'années des seigneurs ecclésiastiques séculaires, un seigneur laïc nouveau
venu, un régime militaire instauré par le fer et par le feu, tout cela après
s'être vu dépouiller d'une partie de ses coutumes par un souverain peu soucieux
d'observer les privilèges traditionnels de nos provinces ; de l'autre, par une
administration arrivant de France toute armée de traditions territoriales et
fiscales étayées sur les droits de la Nation et le règne de la Loi et, pour
le surplus, absolument étrangère à tout ce qui constituait, depuis des siècles
l'ensemble de nos traditions.
Certes, le dernier empereur d'Autriche, avec ses prétentions de jouer au " despote
éclairé " et de nous imposer ses plans de centralisation à outrance, ne laissait
dernière lui que des souvenirs peu agréables; mais les nouveaux venus, apportant
avec eux des lois toutes faites et bouleversant tous nos usages, n'inspiraient
qu'une confiance mitigée.
De là une lutte sourde mais tenace entre administrateurs et ruraux, à la fin
de laquelle, à la chute du régime français, nos concitoyens espérèrent un instant
voir rétablir les institutions du passé.
L'illusion fut de courte durée et cette compression de nos coutumes ancestrales,
broyées par le régime instauré par la Révolution française, est à l'origine
d'un siècle de revendications incessantes, d'arrangements boiteux qui aboutiront
en 1919 à la scission de notre antique communauté en deux entités dont la coexistence,
quoi qu'on en puisse dire, n'était ni historiquement ni économiquement souhaitable
dans l'intérêt de nos populations.
Pour l'administration française, la question la plus importante était de savoir
à qui s'adresser pour le payement de la contribution foncière ; le fisc n'entendait
pas abandonner ses droits sur l'énorme étendue de terrain située en dehors des
parcelles adjugées en emphytéose. Mais à quelle commune ? En réalité, elles
se trouvaient trois au moins, ayant partagé les droits d'usage indivis, non
d'ailleurs sans s'entre-déchirer pendant des siècles.
Pour en finir, et non sans avoir été rechercher dans de poudreuses archives,
des arguments en faveur des co-partageants, les autorités administratives tranchèrent
dans le vif, en dépit des protestations des intéressés.
Le 24 messidor an 6 (12 juillet 1798), l'Administration centrale du département
de l'Ourthe arrête, après, dit-elle, examen des titres produits par les intéressés
de l'une et l'autre commune de La Reid et d'Aywaille, que le
cours de la rivière d'Amblève respectivement au terrain de la Porallée est déclaré
faire la ligne de démarcation entre Aywaille et La Reid et autres communes sans
préjudice des droits d'usage. En conséquence, la contribution foncière
est répartie entre les dites communes ; pour sa part, depuis le 24 pluviôse
an 7 (13 février 1799) et jusqu'en 1828, la commune de La Reid fut taxée sur
la base de 1800 bonniers. Le 14 brumaire an 8 (5 novembre 1799) sur les réclamations
d'Aywaille, l'Administration modifia cette répartition par trop simpliste des
territoires : le 10 prairial an 12 (30 mai 1804), un arrêté du préfet confirma
l'arrêté du 24 messidor an 6, mais décida que celui du 14 brumaire an 8 serait
considéré comme non avenu : les limites entre les communes précitées iraient
de la Belle Maison, près de Quareux, en suivant l'Amblève puis le ruisseau de
Sècheval jusqu'au bois de Hasoumont. La Porallée appartiendrait irrévocablement
à la commune de La Reid et, à partir de l'an 13, les matrices des rôles seraient
établies d'après cette délimitation.

Partage de la Porallée entre les Arrondissements de Liège
et de Malmedy
suivant l'Arrêté donné par Napoléon au Palais des Tuileries le 7 mars 1808
(Dossier Francotte - Archives provinciales n° 145)
Le 10 novembre 1806, le sous-préfet de l'arrondissement de Malmedy adressa un
mémoire au préfet du département de l'Ourthe. A son avis, le droit de propriété
de la commune de La Reid paraissait établi de manière incontestable par le record
rendu par la cour de Theux en 1560 ; si le prince-évêque n'avait pas eu des
droits indiscutables, écrit-il, il n'aurait pas établi des bacs sur l'Amblève
et fait payer le passage.
Le 7 mars 1808, l'empereur Napoléon rendit un décret attribuant à la commune
de La Reid l'entière propriété de la Porallée.
Se basant sur le décret de Napoléon, La Reid revendiquait la possession des
hameaux de Quareux, Sedoz et Remouchamps.
Le 3 novembre 1828, le roi Guillaume des Pays-Bas signa un arrêté attribuant
définitivement ces hameaux à la commune d'Aywaille et instituant une nouvelle
enquête sur la question de la propriété de la Porallée, afin de savoir si autrefois
elle avait fait partie du duché de Luxembourg ou de la principauté de Liège.
A la suite de cette décision, Theux, La Reid et Polleur sollicitèrent l'autorisation
d'ester en justice pour revendiquer la partie de la Porallée rattachée aux hameaux
précités ; il leur fut répondu que, par un nouvel arrêté du 23 novembre 1825,
Sa Majesté avait décidé que toutes les difficultés qui surgiraient entre les
communes devraient être tranchées par les États provinciaux et, à défaut de
conclusions, être transmises au Ministre de l'Intérieur pour être, en dernier
ressort, réglées par le Roi. En conséquence, l'autorisation de plaider leur
fut refusée.
Le 28 novembre 1829, les États engageaient les parties à transiger amiablement,
d'autant plus que leurs titres de part et d'autre paraissaient sérieux et qu'un
procès entraînerait beaucoup de frais et de grandes pertes de temps.
Cette proposition fut acceptée.
L'acte de transaction fut dressé par le notaire Dusart, de Liège, le 4 août
1830. La Porallée était évaluée à 2399 bonniers, 10 perches, 17 aunes : Theux,
La Reid et Polleur obtinrent un tiers, soit 766 bonniers, 36 perches, 72 aunes
et renoncèrent au surplus ; les bois devaient être attribués aux poralistes
d'Aywaille et de Sprimont ; les frais seraient supportés par la caisse du sequestre.
Le 10 octobre 1832, le roi Léopold ler approuva la transaction, malgré les protestations
de la commune de La Reid, qui prétendait exclure Theux et Polleur de la participation
aux terrains poralistes.
Le 15 décembre de la même année, Aywaille et Sprimont demandèrent qu'il fût
procédé à la délimitation de leur territoire et à la plantation de bornes ;
un géomètre devait être délégué à cet effet par l'inspecteur du cadastre de
Liège et les frais devaient être liquidés par la caisse du sequestre, à raison
de deux tiers au compte d'Aywaille et Sprimont et d'un tiers pour les communes
de Theux, La Reid et Polleur.
Polleur acquiesça le 16 décembre. Le 23 décembre, La Reid, considérant que l'ex-receveur
de Spa, un sieur Dumont, avait pris la fuite le 28 août 1830 emportant la caisse
du sequestre, que les frais devraient être supportés également par toutes les
communes partageantes, que les prétentions de Theux et Polleur étaient indéfendables
et que, en hiver, le mesurage et l'abornement de la Porallée étaient impossibles,
demanda de différer la division du territoire jusqu'à ce que l'autorité supérieure
ait statué sur sa réclamation.
Le 19 janvier 1833, le conseil communal de Theux donna son approbation à l'arrangement,
à la condition que le géomètre désigné n'appartînt à aucune des communes intéressées.
Le 2 juillet et les jours suivants, eut lieu l'abornement, en présence des délégués
des cinq communes intéressées.
Quoique les communes de La Reid et de Polleur eussent été détachées depuis longtemps
de la commune de Theux, la propriété immobilière demeurée indivise entre ces
trois localités était considérable. Comme on peut le penser, les inconvénients
de cette situation étaient grands et nombreux ; les communes cherchèrent bientôt
à s'en débarrasser.
Après identification et expertise de ces terrains, la part de la commune de
Theux fut évaluée à 412.762 frs 09 centimes ; celle de La Reid, à 173.898 frs
80 c. ; celle de Polleur à 135.870 frs 82 c. ; soit au total 722.531 frs 71
cmes. Cette division fut basée sur le nombre de feux de chaque commune, arrêté
à l'année 1841 : Theux?Pepinster, 1042 ; La Reid, 439 ; Polleur, 343.
Ce projet de partage fut approuvé par le Roi le 13 septembre 1851. L'acte notarié
fut dressé le 31 décembre 1851 par Henri-Joseph Charlier, de Heusy. Le roi Léopold
y donna son approbation le 7 mars 1853.
La Porallée comprise dans l'indivision fut attribuée à la commune de La Reid.
Elle fut morcelée et est devenue aujourd'hui, en partie du moins, propriété
privée.
Docteur Louis THIRY