La croyance au veneur et à sa donation avait des adversaires.
Lors de l'enquête de 1604, il fut demandé à un grand nombre de témoins (cités,
il est vrai, du côté franchimontois, car les mêmes questions ne furent pas
posées aux poralistes) comment s'appelait cette Porallée, que les Luxembourgeois
qualifiaient de Miraculeuse Dieu et St-Pierre d'Aywaille, et quelle
était son origine.
Tous répondirent que l'on disait Porallée, simplement; la plupart avaient
entendu parler d'un braconnier qui l'avait « circuitée » et laissée on ne
savait à qui, ni si c'était vrai ou faux.
Pour quelques uns, c'était aux gens de Sougné, de La Reid et de Becco, parce
qu'en faisant son tour le veneur y avait englobé bonne partie du territoire
liégeois et que l'évêque, informé du fait, avait consenti à la lui laisser
à condition qu'après lui elle revint aux Franchimontois.
Un autre avait ouï dire qu'elle avait fait partie de la Commune St Remacle.
Evrard de Marteau, fils d'un forestier, déclarait que cette histoire de veneur
n'était qu'un mensonge. Dans une lettre adressée au prieur d'Aywaille au mois
de juillet 1645, on la qualifie comme « un conte vulgaire, légèretés pleines
de fables ».
A part les Theutois, dont l'esprit frondeur et les tendances revendicatives
sur la Porallée s'accommodaient mal de traditions investissant les poralistes
de par delà d'un pouvoir exorbitant sur un territoire considérable, nul n'osa
révoquer en doute la pieuse légende.
Cependant, le nom insolite du donateur devait mettre en méfiance les bénéficiaires
eux mêmes: ce vocable d'Emprardus ne se retrouve ni au catalogue des saints,
ni au répertoire des légendes locales. Nul document épigraphique, à part l'inscription
prétendue de la sépulture du Veneur n'offre un second exemple de ce nom et
il eût été de la plus élémentaire reconnaissance que l'un ou l'autre enfant,
qu'il soit noble ou roturier, fût dans la suite des temps gratifié de ce prénom,
évocateur des plus nobles vertus sinon de la plus signalée des saintetés.
Les seigneurs ecclésiastiques d'Aywaille au titre de bénéficiaires, les voués
d'Aywaille, en qualité de propriétaires miraculeusement évincés d'une aussi
vaste étendue, ne paraissent pas s'être étonnés d'un privilège aussi exorbitant
au profit des manants.
Il est vrai qu'à l'époque le prestige d'une tradition si honorable pour le
saint patron de la pieuse fondation de la comtesse Reine suffisait à justifier
un privilège auquel chacun trouvait son compte : le prieur comme seigneur
hautain, les manants au titre d'usufruitiers, les trois cours, comme justiciers,
le voué, comme protecteur laïc et bénéficier du tiers des amendes et de la
chasse, l'évêque de Liège, au titre de protecteur.
Seuls les manants de La Reid et de Becco devaient estimer bien mince la part
qui leur était mesurée dans ce partage vu le petit nombre de leurs habitants
participant aux droits d'usage en vertu de leur résidence dans le circuit
miraculeux.
Nous n'insisterons pas sur le côté fabuleux du circuit du veneur, sur les
faits merveilleux qui l'ont accompagné, sur cette épitaphe, ou plutôt ce chronogramme
singulier, qui nous donne la date de la mort du veneur en double version,
dont l'une ignore son nom ; celui-ci nous apparaît sous diverses formes archaïques
qui, si elles ont eu cours jadis, ne se rencontrent plus ailleurs.
Nombre d'historiens modernes ont déjà discuté l'existence d'Emprardus et la
réalité de sa perambulatio en s'appuyant sur quelques faits assez malaisés
à interpréter.
D'abord, l'existence à l'église St Pierre du tombeau d'Emprardus. Il exista
si bien, dit-on, que les registres paroissiaux de Sougné en conservent le
souvenir et citent l'épitaphe chronogrammatique.
IVSTVS VENATOR IACET HIC VIRTVTIS AMATOR
Cette inscription est attestée par le curé Mathias Costan (en 1613) et ce témoignage est reproduit par son successeur Jean Mignon, curé en 1633. Toutefois, ce dernier donne un texte légèrement différent
IVSTVS
VENATOR IACET
HIC VIR
TVTIS AMATOR EVGEBRANDVS
Comme le font remarquer les copistes qui ont annoté postérieurement
ces textes, l'année 1230 serait celle de la mort d'Emprardus. Toutefois, le
second texte indiquerait 1240.
A côté de ces faits, il faut prendre en considération le fidèle souvenir voué
à la mémoire de leur bienfaiteur par les paroissiens de Sougné qui célèbrent
toujours le 9 juin l'anniversaire d'Emprardus, comme en fait foi la mention
aux registres paroissiaux : Com[memoratio] et anniversair de Eugebrandus
le braconier qui legavit oia communia de silvis de Paro chia de Sougneij pro
cujus aia commemoratio.
Avant d'interpréter ces dates rappelons encore que chaque année, le jour
de la Saint-Pierre-ès-liens, le curé précédé de la croix, violons en
tête et tambour battant, suivi de tous les paroissiens, portait à la chapelle
du Braconnier un tortisse (gros cierge de cire) de trois livres,
payé par tous les chefs de ménage à raison de deux liards par tête, puis chantait
une grand' messe à la mémoire du bienfaiteur de la Porallée.
Interprété comme concernant toute la commune, ce texte ne concernait cependant
que la seule paroisse de Sougné. Le cortège regagnait Sougné dans le même ordre
qu'à son arrivée. Il est difficile de voir dans cette cérémonie autre chose
que la reconnaissance annuelle de la paroisse et de son curé envers le patron
principal de son église.
Mais la signification de ce geste était tombée dans l'oubli ; et comme le dépôt
du cierge se faisait sur l'autel d'une chapelle absidale dite Chapelle du
Braconnier, les paroissiens de Sougné, comme ceux d'Aywaille d'ailleurs,
n'étaient pas loin de considérer cet hommage comme s'adressant à celui que l'on
renommait comme saint homme et même saint, tout court.
Aussi, les Jésuites de Luxembourg, moitié par souci de bon éclairage de leur
église, moitié par scrupule d'orthodoxie, n'eurent-ils de cesse qu'ils n'aient
abattu la dite chapelle et transporté ailleurs la pierre tombale et le corps
du bienfaiteur insigne de la région
Ce qui provoqua un scandale peu ordinaire : les habitants et avec eux le voué
Sébastien Daems, seigneur de Montjardin, Noiremont, Dion-le-Mont, Louvrange,
Remaigne et Laval, laissant Montjardin aux enfants de sa soeur Marie, qui avait
épousé François Gallo de Salamanca. Le souvenir de Sébastien Daems est rappelé
par un des caissons armoriés de l'église de Dieupart (plafond, côté Évangile,
n° 30).), protestèrent énergiquement.
A partir de ce moment, les habitants de Sougné se refusèrent à plus accomplir
leur pèlerinage et malgré une interminable procédure, on ne put venir à bout
de leur obstination.
Ce qui mit le comble à l'irritation des paroissiens d'Aywaille et de Sougné
fut le fait que fut trouvé au temps de démolition de la dite chapelle le
corps du dit preudhomme en sa sépulture encore entière avec habit, bottes et
éperons comme plusieurs personnes peuvent avoir vu et déclarer et, comme
d'autres rapportèrent encore, jeté on ne sait où .
Il est remarquable que ces témoignages font état d'un corps avec habit, bottes
et éperons. On n'enterrait guère en cet état qu'un chevalier. Dès lors la
question se pose de savoir qui au juste était Emprardus. Autre chose, certes,
qu'un quelconque veneur au service d'un seigneur.
Par suite, on pourrait, loin de révoquer en doute l'existence d'Emprardus, accorder
à ce personnage remarquable une toute autre qualité.
D'abord, l'épithète Brakneu qui lui est attribuée ne signifie nécessairement
ni braconnier ni veneur. Le wallon de nos régions permet de lui
donner la signification d'errant, de rôdeur.
Dès lors l'idée vient à l'esprit que le donateur de la Porallée aurait
pu être un chef de clan, ayant revendiqué et défendu les droits antérieurs des
usagers. Car on ne peut concevoir qu'on ait attendu le XIIe ou le
XIIIe siècle pour voir apparaître chez nous les droits d'usage en
forêt.
De fait, on trouve bien auparavant mention non seulement de pareils droits,
mais aussi des conflits auxquels ils donnent déjà lieu. Le 25 mai 827, les empereurs
Louis et Lothaire terminent le différend qui s'est élevé entre Albéric, receveur
du fisc de Theux et l'abbé Audon, des monastères de Stavelot et Malmédy, au
sujet des droits d'usage, de pacage et de pêche dans le bois de « Astanetum
».
La désignation du lieu remet en question la localisation du fameux ruisseau
Dulnosus ; en effet le site contesté entre Theux et Stavelot est ainsi
spécifié : de quadam scilicet silva que in loco nuncupante Astanetum inter
duos rivulos Tailernion et Dulnosum esse videtur. Les notes des auteurs
qui relèvent ce texte citent quantité d'opinions contradictoires au sujet de
là localisation d'Astanetum et ne concluent pas.
Nous croyons avoir trouvé la vérité à cause, précisément, des contestations
auxquelles les droits d'usage donnèrent lieu spécialement en ce canton, situé
entre l'Amblève, le Doulneux, tel que nous le voyons, et le ruisseau qui se
jette dans l'Amblève à Targnon : c'est la vaste étendue boisée, en partie aujourd'hui
encore, s'étendant de l'Amblève à la Fagne, portant les noms de Bois [Jean]
Bablette, Bois de Quareux, Hesbahe, Les Fanges, Les Chefnas Chefnas le Havern
(ou Haveru ?), Bois de la Sureté et la Vieille vanne (ce dernier
rappelant, sans nul doute, la fameuse venne concédée à l'évêque comme protecteur
de la Porallée et dont on retrouverait facilement les restes entre les îlots
de l'Amblève, non loin de la gare actuelle de Stoumont).
Cette forêt, vue de Theux, centre de l'ancien fiscus, ne présente pas
d'interruption depuis le Bois de Staneux jusqu'à l'Amblève ; mais, à la suite
de morcellements dont témoignent les reliefs faits au cours des temps comme
les variations toponymiques, cette dénomination s'est, en quelque sorte, dissoute
au point d'en être devenue nuageuse pour les chercheurs du temps présent.
D'ailleurs, la désignation d'une certaine partie sise entre les ruisseaux,
spécifie bien de quelle portion de la forêt il s'agit.
Les droits d'usage en ces lieux sont désignés non seulement du terme général
des anciennes donations (oportunitates et commoditates), mais encore
dans le détail: in pascuis animalium et porcorum utendis cum in materiaminibus
faciendis et piscationibus exercendis, [sine] aliquolibet .alterius partis impedimento,
dimissa sibi invicem pastionatici solutione, equaliter et communiter habeant,
et neutra pars nullatenus memoratam silvam ultra extirpare aut mansioniles in
ea facere presumat.
Tout ceci démontre que
les droits d'usage en forêt sont d'institution si ancienne qu'il serait absurde
de croire bonnement au rôle d'initiateur que la .légende prête à Emprardus.
Dès lors, il nous reste à examiner à la lumière des documents si, historiquement,
Emprardus ne pourrait pas avoir été le défenseur
des droits des poralistes luxembourgeois et limbourgeois menacés
par l'ambition des évêques de Liège.
Nous en sommes réduits à émettre une hypothèse: Emprardus n'aurait-il pas été,
au cours des luttes mal connues dont nous venons d'esquisser le souvenir, un
chef de la résistance organisée contre les empiétements des Liégeois ? N'aurait-il
pas été le fondateur de la Porallée dans
ce sens qu'il aurait assuré au prieur d'Aywaille et aux populations de nos seigneuries
la libre jouissance de terres contestées sur la frontière du marquisat de Franchimont
?
Ces bienfaits lui auraient assuré la reconnaissance des habitants et la faveur
des seigneurs avec l'insigne honneur de la sépulture en l'église du prieuré.
En
conclusion, reprenant l'examen critique de notre légende, nous devons dire que
l'identité d'Emprardus reste indécise; que son existence à l'époque et avec
les traits que le pieux récit lui prête est douteuse, que la coexistence de
traditions similaires en divers endroits et le fait qu'on ne trouve nulle mention
de la donation poraliste avant le XVIe ou le XVIIe siècle ne permettent pas de lui assigner une date précise;
que la Chapelle
du Braconnier a certes existé jusqu'en 1627, mais que le nom dont on l'avait
parée semble bien dû à une interprétation démentie par l'archéologie, que le
pèlerinage de gratitude organisé chaque année par la seule paroisse de Sougné
semble avoir une tout autre signification ; enfin que le tableau qu'on invoque
comme preuve matérielle de la tradition pourrait bien avoir été peint pour
les besoins de la cause.
Dans ces conditions et jusqu'à information plus ample, il nous paraît prudent
d'essayer d'expliquer d'une façon plus rationnelle un fait indéniable
que d'autres temps ont pu se contenter de justifier par une pieuse légende, mais dont les juristes des deux derniers siècles sont impuissants à découvrir l'origine
légale autant qu'à justifier la liquidation sommaire qu'ils
se sont permis d'improviser.
Docteur Louis THIRY