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Entre légende et histoire…

Cette inscription est attestée par le curé Mathias Costan (en 1613) et ce témoignage est reproduit par son successeur Jean Mignon, curé en 1633. Toutefois, ce dernier donne un texte légèrement différent 

IVSTVS   VENATOR   IACET  HIC   VIR
T
VTIS   AMATOR   EVGEBRANDVS

Comme le font remarquer les copistes qui ont annoté postérieurement ces textes, l'année 1230 serait celle de la mort d'Emprardus. Toutefois, le second texte indiquerait 1240.
A côté de ces faits, il faut prendre en considération le fidèle souvenir voué à la mémoire de leur bienfaiteur par les paroissiens de Sougné qui célèbrent toujours le 9 juin l'anniversaire d'Emprardus, comme en fait foi la mention aux registres paroissiaux : Com[memoratio] et anniversair de Eugebrandus le braconier qui legavit oia communia de silvis de Paro chia de Sougneij pro cujus aia commemoratio.
Avant d'interpréter ces dates rappelons encore que chaque année, le jour de la Saint-Pierre-ès-liens, le curé précédé de la croix, violons en tête et tambour battant, suivi de tous les paroissiens, portait à la chapelle du Braconnier un tortisse (gros cierge de cire) de trois livres, payé par tous les chefs de ménage à raison de deux liards par tête, puis chantait une grand' messe à la mémoire du bienfaiteur de la Porallée.
Interprété comme concernant toute la commune, ce texte ne concernait cependant que la seule paroisse de Sougné. Le cortège regagnait Sougné dans le même ordre qu'à son arrivée. Il est difficile de voir dans cette cérémonie autre chose que la reconnaissance annuelle de la paroisse et de son curé envers le patron principal de son église.
Mais la signification de ce geste était tombée dans l'oubli ; et comme le dépôt du cierge se faisait sur l'autel d'une chapelle absidale dite Chapelle du Braconnier, les paroissiens de Sougné, comme ceux d'Aywaille d'ailleurs, n'étaient pas loin de considérer cet hommage comme s'adressant à celui que l'on renommait comme saint homme et même saint, tout court.
Aussi, les Jésuites de Luxembourg, moitié par souci de bon éclairage de leur église, moitié par scrupule d'orthodoxie, n'eurent-ils de cesse qu'ils n'aient abattu la dite chapelle et transporté ailleurs la pierre tombale et le corps du bienfaiteur insigne de la région
Ce qui provoqua un scandale peu ordinaire : les habitants et avec eux le voué Sébastien Daems, seigneur de Montjardin, Noiremont, Dion-le-Mont, Louvrange, Remaigne et Laval, laissant Montjardin aux enfants de sa soeur Marie, qui avait épousé François Gallo de Salamanca. Le souvenir de Sébastien Daems est rappelé par un des caissons armoriés de l'église de Dieupart (plafond, côté Évangile, n° 30).), protestèrent énergiquement.
A partir de ce moment, les habitants de Sougné se refusèrent à plus accomplir leur pèlerinage et malgré une interminable procédure, on ne put venir à bout de leur obstination.
Ce qui mit le comble à l'irritation des paroissiens d'Aywaille et de Sougné fut le fait que fut trouvé au temps de démolition de la dite chapelle le corps du dit preudhomme en sa sépulture encore entière avec habit, bottes et éperons comme plusieurs personnes peuvent avoir vu et déclarer et, comme d'autres rapportèrent encore, jeté on ne sait où .
Il est remarquable que ces témoignages font état d'un corps avec habit, bottes et éperons. On n'enterrait guère en cet état qu'un chevalier. Dès lors la question se pose de savoir qui au juste était Emprardus. Autre chose, certes, qu'un quelconque veneur au service d'un seigneur.
Par suite, on pourrait, loin de révoquer en doute l'existence d'Emprardus, accorder à ce personnage remarquable une toute autre qualité.
D'abord, l'épithète Brakneu qui lui est attribuée ne signifie nécessairement ni braconnier ni veneur. Le wallon de nos régions permet de lui donner la signification d'errant, de rôdeur.
Dès lors l'idée vient à l'esprit que le donateur de la Porallée aurait pu être un chef de clan, ayant revendiqué et défendu les droits antérieurs des usagers. Car on ne peut concevoir qu'on ait attendu le XIIe ou le XIIIe siècle pour voir apparaître chez nous les droits d'usage en forêt.
De fait, on trouve bien auparavant mention non seulement de pareils droits, mais aussi des conflits auxquels ils donnent déjà lieu. Le 25 mai 827, les empereurs Louis et Lothaire terminent le différend qui s'est élevé entre Albéric, receveur du fisc de Theux et l'abbé Audon, des monastères de Stavelot et Malmédy, au sujet des droits d'usage, de pacage et de pêche dans le bois de «  Astanetum ».
La désignation du lieu remet en question la localisation du fameux ruisseau Dulnosus ; en effet le site contesté entre Theux et Stavelot est ainsi spécifié : de quadam scilicet silva que in loco nuncupante Astanetum inter duos rivulos Tailernion et Dulnosum esse videtur. Les notes des auteurs qui relèvent ce texte citent quantité d'opinions contradictoires au sujet de là localisation d'Astanetum et ne concluent pas.
Nous croyons avoir trouvé la vérité à cause, précisément, des contestations auxquelles les droits d'usage donnèrent lieu spécialement en ce canton, situé entre l'Amblève, le Doulneux, tel que nous le voyons, et le ruisseau qui se jette dans l'Amblève à Targnon : c'est la vaste étendue boisée, en partie aujourd'hui encore, s'étendant de l'Amblève à la Fagne, portant les noms de Bois [Jean] Bablette, Bois de Quareux, Hesbahe, Les Fanges, Les Chefnas Chefnas le Havern (ou Haveru ?), Bois de la Sureté et la Vieille vanne (ce dernier rappelant, sans nul doute, la fameuse venne concédée à l'évêque comme protecteur de la Porallée et dont on retrouverait facilement les restes entre les îlots de l'Amblève, non loin de la gare actuelle de Stoumont).
Cette forêt, vue de Theux, centre de l'ancien fiscus, ne présente pas d'interruption depuis le Bois de Staneux jusqu'à l'Amblève ; mais, à la suite de morcellements dont témoignent les reliefs faits au cours des temps comme les variations toponymiques, cette dénomination s'est, en quelque sorte, dissoute au point d'en être devenue nuageuse pour les chercheurs du temps présent.
D'ailleurs, la désignation d'une certaine partie sise entre les ruisseaux, spécifie bien de quelle portion de la forêt il s'agit.
Les droits d'usage en ces lieux sont désignés non seulement du terme général des anciennes donations (oportunitates et commoditates), mais encore dans le détail: in pascuis animalium et porcorum utendis cum in materiaminibus faciendis et piscationibus exercendis, [sine] aliquolibet .alterius partis impedimento, dimissa sibi invicem pastionatici solutione, equaliter et communiter habeant, et neutra pars nullatenus memoratam silvam ultra extirpare aut mansioniles in ea facere presumat.


Tout ceci démontre que les droits d'usage en forêt sont d'institution si ancienne qu'il serait absurde de croire bonnement au rôle d'initiateur que la .légende prête à Emprardus. Dès lors, il nous reste à examiner à la lumière des documents si, historiquement, Emprardus ne pourrait pas avoir été le défenseur des droits des poralistes luxembourgeois et limbourgeois menacés par l'ambition des évêques de Liège.

Nous en sommes réduits à émettre une hypothèse: Emprardus n'aurait-il pas été, au cours des luttes mal connues dont nous venons d'esquisser le souvenir, un chef de la résistance organisée contre les empiétements des Liégeois ? N'aurait-il pas été le fondateur de la Porallée dans ce sens qu'il aurait assuré au prieur d'Aywaille et aux populations de nos seigneuries la libre jouissance de terres contestées sur la frontière du marquisat de Franchimont ?
Ces bienfaits lui auraient assuré la reconnaissance des habitants et la faveur des seigneurs avec l'insigne honneur de la sépulture en l'église du prieuré.

En conclusion, reprenant l'examen critique de notre légende, nous devons dire que l'identité d'Emprardus reste indécise; que son existence à l'époque et avec les traits que le pieux récit lui prête est douteuse, que la coexistence de traditions similaires en divers endroits et le fait qu'on ne trouve nulle mention de la donation poraliste avant le XVIe ou le XVIIe siècle ne permettent pas de lui assigner une date précise; que la Chapelle du Braconnier a certes existé jusqu'en 1627, mais que le nom dont on l'avait parée semble bien dû à une interprétation démentie par l'archéologie, que le pèlerinage de gratitude organisé chaque année par la seule paroisse de Sougné semble avoir une tout autre signification ; enfin que le tableau qu'on invoque comme preuve matérielle de la tradition pourrait bien avoir été peint pour les besoins de la cause.

Dans ces conditions et jusqu'à information plus ample, il nous paraît prudent d'essayer d'expliquer d'une façon plus rationnelle un fait indéniable que d'autres temps ont pu se contenter de justifier par une pieuse légende, mais dont les juristes des deux derniers siècles sont impuissants à découvrir l'origine légale autant qu'à justifier la liquidation sommaire qu'ils se sont permis d'improviser.

Docteur Louis THIRY