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La Porallée, aux rives de l'Amblève, portait le titre
de «  Miraculeuse Dieu et St-Pierre d'Aywaille
» et l'on racontait ainsi son origine :

En l'an 1230, le seigneur de Montjardin commanda à Empérard, son braconnier,
de venir l'éveiller de grand matin afin de se divertir à la chasse.
Empérard selon son commandement l'éveille,
le soleil étant sur le point de se montrer à l'horizon.
Le seigneur se fâcha qu'il avait laissé tant s'avancer le jour sans l'appeler.
Empérard proteste qu'il était encore de bonne heure.
L'autre réplique pour vous témoigner quelle heure il est,
je vous donne toutes les terres par où vous pourrez aller
devant que le soleil se montre à nos yeux
et je vous assure que vous en aurez bien peu.
Notre saint braconnier prend cette parole comme provenant
d'une part plus élevée que de son maître, monte à cheval, et,
le soleil, qu'on eût dit se devoir montrer en un moment,
s'arrêta comme pour un autre Gédéon jusqu'à ce qu'il eût fait
un tour de quatre lieues de ronde.
Le seigneur de Montjardin le voit retourner, les branches coupées
par les chemins lui font connaître le tour qu'Empérard a fait
et honorant la puissance de Dieu dans ses oeuvres,
il donne ce qu'il avait promis à son braconnier lequel, après sa mort, l'a laissé aux
manans d'Évaille, Remouchamps et Henoulmont, distribuant largement,
pour l'honneur de Dieu, ce qu'il avoit obtenu par son assistance.
Les terres que le saint a données à ces villages s'appellent
encore aujourd'hui la sainte Porallée.
Et il est trépassé l'an 1230 et enterré en l'église de St-Pierre à Évaille
avec l'épitaphe suivante  :


JVSTVS  VENATOR  JACET  HIC  VIRTVTIS   AMATOR

où les dépouilles de sa mortalité ont reposé jusqu'à 400 ans après, quand en ouvrant son tombeau,
on a trouvé son corps entier et armé des espée et esperons ornemens anciens ès sépultures de gentilhommes et chevaliers.
Le tout, selon une peinture fort ancienne en l'église de Remouchamps 


En reconnaissance, les paroissiens de Sougné se rendaient, chaque année, le 1er août, à l'église St-Pierre d'Aywaille, pour déposer dans la chapelle du veneur un cierge (tortisse) fourni par souscription des habitants. Ceci, lors d'une procession précédée de tambours et de violons (cérémonial antique), et le curé chantait une grand'messe.

Les diverses particularités de ce cérémonial traditionnel, ainsi que la prestation de serment par le forestier de la Porallée au ponceau de Remouchamps et l'obligation pour le curé de Sougné de le restaurer lors de son passage par cette localité dénotent une origine des plus reculées.

Ce qu'en dit l'Histoire...

Vers le milieu du VIIe siècle, Remacle est appelé à Malmédy par le roi des Francs Sigebert, dont un diplôme confère au fondateur des abbayes soeurs de Stavelot et Malmédy un " territoire de mission " sans limites précises, comprenant un vaste espace de terrain redevenu, depuis la chute de l'empire romain, un désert boisé à peine praticable en suivant les rivières et les débris des voies militaires ayant autrefois permis aux légions la surveillance active des territoires entre Meuse et Rhin, perpétuel débouché des invasions barbares.
Si conformément au texte, nous mesurons sur la carte un rayon de douze milles autour des deux monastères pris comme centres successivement et en ayant soin de nous tenir en dehors des limites du domaine royal de Theux et de sa foresta, nous arrivons à tracer une ligne assez irrégulière touchant l'Ourthe et l'Amblève.
Or, nous retrouvons dans ce circuit la plupart des possessions primitives de l'abbaye et les terres ayant formé plus tard le Concile de Saint Remacle, une des subdivisions de ce qui fut plus tard l'archidiaconé du Condroz.
Dans ce périmètre, nous relevons encore nombre de terres revendiquées plus tard par Stavelot comme lui ayant été arrachées sous divers prétextes : rectifications de frontières ecclésiastiques ou civiles, nécessités militaires, concessions consenties de gré ou de force, extorsions par les avoués, échanges ou aliénations. Une place considérable doit être réservée dans cette énumération aux terres perdues à la suite de simples actes de brigandage perpétrés contre des monastères qui jamais n'entretinrent de milices régulières et furent victimes des exactions de toutes les armées de passage.
Enfin, il ne faut pas oublier les usurpations, empiètements et créations de
zones franches, comme la Porallée et la Commune de Saint-Remacle, concédées en usage et usurpées en possession au bénéfice des seigneurs et des manants de localités limitrophes.



Le ponceau et l'entrée de la grotte de Remouchamps
(d'après une gravure de la notice du Capitaine d'E.M. SCHOLS - 1832)

C'est sur ce ponceau que prêtaient serment les forestiers de la Porallée


Quelles que soient les juridictions, les souverains finissaient ordinairement par être entraînés dans des conflits inévitables entre ressortissants de pays divers et parfois, ennemis ; d'habitude ces terres demeuraient, en fin de compte, territoires contestés dont l'abbaye, frustrée de ses droits primitifs, était régulièrement évincée.
Le
4 septembre 670, à Maestricht, Childéric II confirme par un diplôme nouveau la donation de son prédécesseur, mais en restreint l'étendue et en fixe les limites d'une façon précise.
Cette réduction fut-elle sollicitée par les moines, excédés de parcourir les immenses solitudes de l'Ardenne et désireux d'accorder à la vie monastique et à la formation religieuse un temps que leur ravissaient les longues courses apostoliques et le soin de communautés éparses ? Ou devons-nous admettre que cette réduction eut lieu à la demande de seigneurs voisins, désireux de voir contenir dans de justes limites l'envahissante activité des moines, attachés à la mise en valeur de ce district important ?
L'exposé des motifs ne le dit pas ou, s'il le dit, c'est en termes diplomatiques, déjà aussi hermétiques à cette époque qu'ils le sont aujourd'hui. Toutefois, cette façon de mesurer le territoire retiré de la donation primitive eût été par trop simpliste : des contestations se fussent élevées et les récriminations eussent pu être interminables car cet acte eût amputé du territoire abbatial nombre de domaines ruraux, de
granges ou d'obédiences, comme on les désigne en d'autres régions, soigneusement et péniblement mis en valeur au cours du temps de la colonisation.
Aussi, sous la haute surveillance de
Théodard, évêque de Liège (fortement intéressé à ne pas voir l'abbaye gêner sa juridiction ni tenir des voies de communication ou même occuper des localités immédiatement voisines de ses possessions) et des forestiers royaux, surveillants attitrés des réserves de chasse du souverain, avec la collaboration d'une " commission " formée d'arpenteurs et de fonctionnaires de la cour, s'entourant de toutes les précautions usitées à toutes les époques en semblables cas, fut tracée une frontière précise dont le moins que l'on puisse dire est qu'elle entoure d'une vraie barrière l'abbaye stavelotaine considérée, cette fois, comme une puissance à tenir en tutelle. Insistons seulement sur le fait que ces limites concernent le territoire central, c'est-à-dire l'ensemble des possessions abbatiales d'un seul tenant.

La nouvelle frontière courait de Setchamps à la Warche, en suivant la voie antique dite Mansuerisca ; de la Warche, elle se dirigeait vers le ruisseau de Steinbach qu'elle descendait jusqu'à l'Amblève ; une ligne à peu près droite courait de ce point à la source de l'Emelsbach, atteignait l'emplacement du village actuel de Recht, en passant par la source du Rohrbach ; le ruisseau d'Ennal qu'elle touchait après avoir traversé une chênaie dite d'Helmin, et en traversant la Fagne riante, lui servait de tracé jusqu'à la Salm.
Décidément, la commission de délimitation avait une préférence pour les repères hydronymiques : c'est encore vers une fontaine dite Blanche Fontaine, entre Basse-Bodeux et Fosse, que se dirigeait la frontière ; de là, elle touchait à l'Amblève, vraisemblablement à La Venne, en ce temps-là pêcherie exploitée par un certain Gerlache, puis suivait le cours de la rivière jusqu'au Doulneux. La fixation de ce point a fait couler des flots d'encre. Pourtant, ce vocable n'a rien de mystérieux dans les registres de l'ancienne seigneurie d'Aywaille on retrouve les contrats de pêche dans tous les ruisseaux poissonneux de notre territoire ; or un seul ruisseau porte le nom de Doulneux, qui a d:ailleurs été repris par le cadastre et la carte d'État-major au 1 /20.000 ; c'est celui que des amateurs facétieux ont affublé du nom inexplicable de Ninglinspo. Le long de ce charmant cours d'eau, la frontière primitive remontait vers la Fagne jusqu'au point, facilement déterminable, où l'ancienne voie supposée romaine dite Pierreuse voie passe perpendiculairement aux sources des deux ruisselets qui forment le Doulneux. Cette voie s'embranche sur la Mansuerisca où se termine le périple fermé par les fonctionnaires de Childéric.

En contre-partie de ces reprises, Stavelot obtint une sérieuse compensation : il fut spécifié que le territoire ainsi délimité était entièrement soustrait à l'autorité des officiers royaux, c'est-à-dire que l'immunité et la territorialité de l'abbaye, prémices des droits régaux, apanage de la souveraineté lui étaient formellement reconnus.
C'est à ce titre que Stavelot traita de puissance à puissance avec ses voisins. Toutefois les liens de semi-vassalité qui liaient l'abbaye aux comtes puis ducs de Luxembourg ne furent pas sans influencer fortement ses rapports avec ses avoués.
De là, semble-t-il, la formation sur l'Amblève d'une sorte de fief militaire constitué par l'enclave Aywaille-Harzé, et les droits juridictionnels sur l'Amblève concédés aux seigneurs d'Aywaille ; l'étendue de cette juridiction jusqu'au voisinage des terres abbatiales de Stavelot est bien le signe d'une surveillance de la frontière nord du Luxembourg.
D'autre part, l'avouerie de Franchimont concédée aux seigneurs laïcs de Harzé montre clairement qu'il y eut, à une époque difficile à préciser, un arrangement amiable avec les plus puissants des vassaux de l'Empire dans la région : les évêques de Liège.
Comme nous l'avons dit, l'accroissement de pouvoirs temporels issu de donations depuis le règne des derniers Carolingiens avait permis à ces prélats de reculer leurs frontières très loin de leur ville épiscopale :
Zwentibold (a° 898), Louis (a° 908) , Charles le Simple (a° 915) , Otton II (a° 980) avaient porté les frontières du domaine épiscopal jusqu'à l'Amblève.
De cette pénétration interstitielle de pouvoirs et de frontières sont issues les zones franches grâce auxquelles moyennant des concessions réciproques, les souverains parvenaient à vivre en paix; mais où, malheureusement, des villageois frustes et mal au courant des finesses de la diplomatie, en vinrent rapidement à se haïr et à s'entre-tuer, aveuglés qu'ils étaient par la conception simpliste de leurs intérêts brutaux de terriens.

Droits d'usage aux sujets, protectorat à l'évêque, avouerie aux sires de Harzé, titre seigneurial au prieur d'Aywaille, cour de justice générale à Theux, cours particulières de gérance à Aywaille, Remouchamps et Henumont, dîmes au curé de Sougné, surveillance au haut-forestier theutois, partage du droit de patronage sur la cure de Sougné : voilà toute la Porallée, avec une telle interpénétration de titres et de pouvoirs qu'il était impossible aux juristes les plus retors de se reconnaître dans un imbroglio consacré par des siècles de traditions et par l'oubli total des origines d'un tel état de choses