EVOCATION D'UNE EXECUTION

Walthère JAMAR "Chevron dans le passé"


Devant la grande porte de la maison forte, où la condamnée est enfermée, les aides du maître des hautes oeuvres ont dressé le bûcher au milieu duquel est planté un solide poteau en chêne, l'estache,
muni de la corde destinée à étrangler la sorcière.

Tout un peuple est là assemblé, poussé par la curiosité malsaine des foules.

Le lieutenant Podestat, campé sur son cheval, domine cette assemblée silencieuse.
Auprès de lui sont groupés le Mayeur héréditaire et les échevins.

Voilà que s'ouvre la grande porte de la maison forte. Un frémissement parcourt la foule au spectacle de la malheureuse femme s'avançant blême et défaillante, soutenue par le maître des hautes oeuvres et ses aides. Ceux-ci la transportent sur le bûcher et l'attachent solidement à l'estache.

Le maître des hautes oeuvres se place derrière elle, lui passe la corde autour du cou et commence à là tordre
à l'aide d'un gros bâton. La sorcière pousse une atroce clameur. Les yeux exhorbités, la langue pendante, sa tête s'incline sur sa poitrine d'où s'échappe un dernier râle.

Il n'y a plus qu'une loque humaine suspendue à l'estache.

Le décès constaté par le maître des hautes oeuvres, celui-ci fait signe à ses aides. Ils allument une torche
qu'ils approchent du bûcher qui se met à flamber.

Au milieu des flammes et de la fumée épaisse qui s'élèvent, on devine les vêtements qui prennent feu, puis le misérable corps nu qui se met à grésiller en répandant une odeur affreuse de chairs brûlées.

Bientôt, détaché de ses liens, consumés par les flammes, le corps s'affaisse sur le bûcher en projetant des gerbes d'étincelles.

Les spectateurs, les traits crispés, ne perdent rien de ce spectacle horrifiant. Le Podestat calme de la main son cheval qui s'agite pendant que le maître des hautes oeuvres et ses aides prennent un verre de vin dans des gobelets qu'une femme remplit à la ronde.

Quand il ne restera plus du bûcher que des cendres incandescentes parmi lesquelles on voit quelques os calcinés et des lambeaux de chairs brûlées, le Mayeur fera signe à la foule qui se dispersera en silence.

L'on se demande comment des femmes ayant assisté à pareilles exécutions, pouvaient encore être tentées de se rendre aux danses nocturnes pour y rencontrer « leur galand» et se livrer aux excès que les procès de sorcellerie nous révèlent.

Et cependant, il en fut bien ainsi car bien d'autres exécutions se succédèrent à Chevron.