Walthère JAMAR "Chevron dans le passé"
PROCÈS DE NYZETTE, FEMME AXY
DE CHEVRON (1604)
Ce jourd'huy, 17e d'aoûst 1604 fut constituée en Personne par devant la Cour et Justice du banc de Cheveron. Nyzette, femme Axy, du dit Cheveron, présentement appréhendée pour sorcière. Laquelle estante à pieds libres (A pieds libres, c'est-à-dire sans entraves. La patiente était souvent libérée de la torture pour subir l'interrogatoire) a dit et confessé d'estre sorcière passé l'espace de 13 ans.
A confessé que son galand, appelé Verdulet (Son galand : le démon) lui apparut de nuict au lit auprès d'elle et eurent habitation corporellement, la blessant au front (La blessant au front : dans d'autres procès il est dit : « la blessant au front avec ses griffes »).
Elle renia son Dieu à son dit galand, lequel estait flairant et son corps froid comme glace.Confesse ensuite que son dit galand l'emporta aux danses sur le Batty et à la croix de Cheveron, où ils trouvèrent : la femme Poncelet de Cheveron, la femme le grand Collette d'Oufny, Jehanne Noël Axy et Jehanne le Gaige, toutes deux de Chession, incinérées avec d'autres des Forges qui lui sont inconnues. (Incinérées c'est-à-dire que ces femmes ont été précédemment condamnées et brûlées sur le bûcher comme sorcières)
Confesse que quand elle n'estait pas obéissante à son dit galand, il la frappait avec un baston, luy faisant grands tourments.
Confesse d'avoir jeté du poison de couleur noire par devant la maison de Sire Jean, curé de Cheveron (Sire Jean Sommelette, dit de Lognou, curé de Chevron à cette époque) , parmi le chemin, à l'effet de faire mourir une vache à Jean Willeame, laquelle en mourut, à raison du dit poison.
Confesse d'avoir esté présente avec Emma, femme Casis, Gillette sa soeur et la femme de Sicquet, à Oufny, en la maison de Jean Pondant et Jean Willeame, et là, avec son consentement, la femme du dit Sicquet et Ema, oyndèrent et frottèrent les filles Jean Willeame avec leurs mains tâchées de poison. Lesquelles elles en moururent à raison du dit poison.
Confesse que le jour de la Magdelaine dernier, son galand l'emporta aux danses, aux Trois Basses (Aux trois Basses : lieu désert sous la chapelle de Habiémont, dans les fonds du Pennevert), où se trouvaient la femme le Barchon, la femme Poncelet, la femme le grand Collette et autres qui lui sont inconnues. Et là, après les danses finies, se mirent à table et leurs viandes estaient comme ordures et le breuvage mauvais.
Confesse d'avoir faict mourir une sienne vache. Confesse d'avoir faict mourir un pourceau à Siel Massotte, passé sept à huit ans cy devant.
Confesse d'avoir esté aux danses à Werbomont, en lieu dit les Fawes (Les Fawes : aux hêtres, au-dessus du bois actuel de la commune, là où était l'ancienne chapelle de Werbomont) avec trois femmes de Lorcé et une de Werbomont, grande femme résidant au mittant de Werbomont, accoutrée d'un noir cottray et d'un sanguin (rouge) corselet. Et toutes les fois qu'elle allait aux dites danses, son dit galand avait copulation.
Confesse d'avoir esté plusieurs fois aux danses, par devant la maison Poncelet, avec celles de Lorcé, Werbomont, Grandes Trixhes, qu'elle ne connaît pas.
Il y avait aussi la femme Poncelet, la femme grand Collette et un mestrel (Mestrel, ménestrel : musicien) qui usait d'une pèle à sonner et de xhyettes (grelots) de cheval (Le mestrel, pour animer les danses, frappait sur une pèle (poêle) et agitait des grelots ; d'autres jouaient du violon ou du flageolet)
Item confesse que le galand de la femme le grand Collette s'appelait Machoupeit, accoutré en noir habillement avec un bonnet ou barette.
Item confesse que le galand de la femme Poncelet estoit aussy noir d'accoutrement avec une bonnette de couleur noire, lesquels estoient toujours aux danses au lieu sus déclaré avec la femme Poncelet et femme grand Collette et autres qu'elle a déja déclaré.
Après avoir relu à la dite Nyzette ses dites confessions, elle a persisté, déclarant vouloir vivre et mourir emprès d'icelles.
Après tout quoy, l'officier conclut :« Les confessions de la dite Nyzette entendues, par où se trouve la dite Nyzette avoir commis et perpétré plusieurs délicts et crimes de sortilège, qu'icelle sera mise, liée et estranglée à une potence jusqu'à ce que la mort s'ensuive, et puis après, son corps réduit en cendres ; et icelle condamnée aux dépens de la poursuite, à la taxe et modération de ceste Cour ».
A quoy conclut demandant sentence. La Cour de Justice de Chevron adopta les conclusions de son officier héréditaire et l'exécution suivit de près.
Reste à la Cour le soin de dresser le compte des frais de procédure et d'exécution.
Voici ce relevé des frais :Vient à la Cour pour ses droits, de la dite Nyzette, 21 florins brabant, sans y être compris le droit de taxe.
Vient à chacun membre : 42 patars brabant. Frais de l'exécution :
Les dépens contre Nyzette, femme Axy de Cheveron, incinérée, se montent en tout comme s'ensuit :
Premièrement. - En la maison Smale, des dépens de bouche pour 14 florins, 18 patars 6.
Item- du vin pour 19 florins 7 patars.
Item - pour cervoise (bière) 3 florins 12 patars 6.
Ce procès peut être considéré comme le procès type de sorcellerie. Il renferme à peu près tous les éléments que l'on retrouve dans les affaires de ce genre et nous pourrions peut-être nous dispenser d'en relater d'autres, mais nous croyons préférable, malgré des redites inévitables, de donner encore en détail les procès-verbaux de quelques procès qui se déroulèrent à Chevron parce que on pourra y relever quelques faits nouveaux et que ces affaires, d'un genre si spécial, sont parmi les plus curieuses et les plus rares des archives de Chevron.
PROCÈS DE ANNE, FEMME HENRY MARTIN
DE NOUVILLE (1605)Ce jourd'hui 19 de mars 1605 estante Anne, femme Henry Martin de Nouville, constituée en ferme (détenue) pour cas de sortilège et examinée par Messieurs de la Cour et Justice de Cheveron.
At dit et confessé librement d'estre sorcière passé 16 à 18 ans environ.
Confesse qu'estante servante en la maison Estienne Barlat, en lieu des Pouhons, il advint que le dit Estienne eut copulation avec elle, et puis, après quelque temps, elle se trouva enceinte d'enfant du dit Estienne son maître. De quoi elle fut espouvantée à cause que celui-ci avait son épouse. Quoi fait, icelle s'en retourna à Bierleux, en la maison de sa mère. Et là estante arrivée, fut par ses amis dénigrée de ce que elle estoit grosse d'enfant, par quoy elle fut èspouvantée.
Prenant son mal en patience, s'en retourna envers les dits Pouhons. Là, elle se rendit près de la maison de la boulangère, du dit Pouhon, où elle trouva son galand, appelé Macquet, qui lui dernanda pourquoi elle estoit triste, et elle répondit que ce estoit à raison qu'elle estoit grosse. Ce à quoy il respondit qu'elle ne se devait de ce esbahir et que moyennant qu'elle le voulust croire, il luy donnerait de l'argent, ce qu'elle n'a pas accepté. Et là même, lui fit renier Dieu et eurent copulation charnelle et puis après s'évanouit (disparut) son dit galand. Confesse d'avoir fait mourir une genisse à elle appartenante, environ le mois de juin dernier, l'ayant touchée d'un baston oyndu du poison de couleur rouge de son dit galand.
Dit aussi avoir fait mourir une brebis de sa maison, il n'y a guère, passé environ 7 à 8 jours.
« Aux Fawes » de Werbomont : rendez-vous de sorcières
(tableau de Walthère Jamar)
Confesse d'avoir esté aux danses, all Croix à Cheveron (cette croix pourrait être celle appelle actuellement : Croix du Bru, très ancienne, au-dessus du bois de la cornmune, sur le sentier de Neuville à Bru) aux Fawes à Werbomont et à Roffe Thier, (Roffe-Thier, ou Rouge Thier - haut sommet situé sur Rahier, entre Xhierfomont et Rahier, au-dessus du hameau de Meuville. La carte militaire le dénomme Roffe-Thier, mais les habitants le connaissent sous le nom de Rouge Thier. Ce sommet, actuellement couvert de sapin, montrait jadis sa pointe rougeâtre de terre ferrugineuse) où estoient plusieurs femmes, entre autres la femme Jean Wautelet de la Meuville, la femme Henry Vieux Jean delle Meuville, la femme Servais du laid Gilles, la femme Michel de Meuville et autres qui lui sont inconnues. Là, elles dansèrent plusieurs danses avec leurs galands, et le mestrel des dites danses usait à sonner comme sur une queue de pèle.
Le Rouge-Thier : lieu de rassemblement des sorcières
(tableau de Walthère Jamar)
Confesse d'avoir esté aux danses aux Fawes de Werbomont avec plusieurs femmes du dit Werbomont, où estoit sûrement la femme Antoine du dit lieu, femme guère grande. Confesse qu'il y avait aussi aux danses, au dit Roffe Thier, un homme de Xhierfomont, de la stature de Henry son mari, qui avait des blanches chausses par dessous et un noir chapeau.
Confesse que son dit galand lui a autrefois fait présent de poison, à l'effect de faire mourir plusieurs personnes, comme aussi des bêstes, de tout quoi elle a été refusante et bien battue d'un baston rouge de son dit galand.
Confesse d'avoir esté aux danses all Croix de Cheveron, aux Fawes de Werbomont, au Roffe-Thier avec Anne, femme Jean Stolano et plusieurs qui lui sont inconnues.
Confesse d'avoir esté aux danses sur le Rouge Thier ou estoit Henri Pirot du ban de Meuville, mestrel qui usait à sonner aux dites danses comme sur une queue de pèle et autre chose semblable.
Ayant vu le dit mestrel par deux fois, la première environ le Noël dernier, la seconde environ quinze jours ou un mois ci devant : là on dansa bien des danses avec plusieurs Dames, le dit mestrel estant le bien venu aux dites danses.
Sur la Heid des Forges : rendez-vous de sorcières
(tableau de Walthère Jamar)Confesse d'avoir par plusieurs fois baisé, au dit mestrel, ses supérieurs et, sauf révérence, son derrière, à raison qu'elle n'avait argent pour payer le tribut au mestrel parce qu'elle ne se trouvait pas aux danses aux jours accoutumés et que l'on devait payer chaque fois un patar brabant de tribut, duquel le dit Pirot estoit receveur. Et ce a esté par plusieurs fois, etc., etc...
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LA SENTENCE
Après luy avoir relu ses dites confessions, elle a demeuré et persisté emprès d'icelles, y voulant vivre et mourir, priant Dieu mercy.
Le sieur Mayeur conclut que la dite Anne, ensuite de ses dites confessions et maléfices, soit condamnée par cette Cour à êstre par le maître des hautes oeuvres liée et estranglée à une estache (poteau) jusqu'à ce que la mort s'ensuive et puis après son corps réduit en cendres et condamnée aux dépens.
Ensuite de la réquisition du Mayeur, la Cour de Justice de Chevron rendit sa sentence en ces termes :
Ayant été vu par nous, les Mayeur et eschevins de la Cour de Justice du Ban de Cheveron, au Pays de Stavelot,le procès criminel démené entre vaillant et honoré Remacle de Noirfalize, mayeur héritable du dit Cheveron, acteur d'une part, contre Anne, femme Henry Martin de Nouville, présentement appréhendée pour sorcière, d'autre part.
Vu les spontanées confessions faites par icelle, où se trouve avoir usé de maléfices, commis et perpétré plusieurs espèces de crimes et délicts de sorcellerie.
La condamnons, conformément le droit et ordonnances criminelles du Saint Empire, à estre, par le maître des hautes oeuvres, à une potence liée et estranglée jusqu'à ce que la mort s'ensuive et puis après son corps sera brûlé et réduit en cendres, à l'exemple d'autres.
La condamnons aussi aux dépens de la poursuite, à notre taxe et modération.
Prononcé au dit Cheveron le 21 de mars 1605. Présents : Seigneur Christophe de Rahier, lieutenant Potestat, le Seigneur Mayeur héritable du dit Cheveron et sa Justice.
L'exécution eut lieu le jour même. Le Seigneur Christophe de Rahier, lieutenant Potestat, y assista monté sur son cheval.
Le 23 avril 1605, la Cour arrêta comme suit l'état des frais et dépens du procès et de l'exécution :les dépens à la poursuite de feue Anne, femme Henry Martin de Nouville, exécutée le 21e de mars dernier, an 1605, ont esté, par Messieurs de la Cour de Cheveron taxés et advisés en la manière séquente :
- A Lymael : 35 florins, 2 patars brabant.
- Item pour les gardes : 24 patars.
- Item pour dépens de bouche et pour chandelles : 5 patars.
- Item pour dépens de bouche de la dite exécutée pendant qu'elle a esté en prison : 6 patars.
- Item pour droit des gardeurs de nuit : 2 rixdallers.
- Item pour dépens de cheval du Seigneur Potestat : 1 florin brabant.
- Item pour charriage des bois et fagots : 15 patars.
- Item pour droit de Cour : 17 florins brabant.
- Item aux maîtres des oeuvres : 14 florins.
- Item au haut sergent : 1 florin brabant.
- Item au clercq : 1 florin brabant.
- Item au messager qui a esté après le maître des oeuvres à Rahier : 3 patars brabant
(le maître des basses oeuvres rédidait à Rahier ; dans un autre procès, il est dit qu’on a été le chercher à Saint-Nicolas-lez-Liège).Somma sommarum (total) sans estre compris le vin mandé en la maison Henry Helleman : 74 florins 11 patars 11 quartes brabant.
N'estant compris en la somme que dessus le droit de taxe montant à 8 florins brabant.
Actum à Cheveron, ce 23 avril 1605.
On peut constater par le détail qui précède que rien n’est oublié, pas même le picotin du cheval du lieutenant Podestat, et que l'horreur de ces exécutions n'empêchait pas les assistants de se goberger aux frais de la suppliciée. On ne peut songer sans frémir au spectacle horrible de ces exécutions.
LES SORCIERES MASQUEES
Nous avons vu dans les deux procès de sorcellerie qui précèdent que les sorcières dénonçaient chaque fois les femmes qu'elles avaient rencontrées aux danses avec leurs galands.
La Cour prenait bonne note de tous ces noms et les femmes dénoncées étaient à leur tour arrêtées, soumises à la torture et très souvent exécutées à la suite de leurs aveux volontaires ou forcés.
C'est ainsi qu'un procès de sorcellerie provoquait une véritable chaîne de procès qui se succédaient à courts intervalles.
Afin d'éviter d'être dénoncées par d'autres, il vint à l'idée de plusieurs femmes, désireuses d'assister aux danses nocturnes, de se masquer.
Ce fait est constaté dans un procès de sorcellerie intenté fin novembre 1604 à Magritte, fille de feu Collette Bricquellet de Habiemont.
Après les confessions habituelles, qui figurent dans tous les procès de sorcellerie, elle déclare s'être rendue avec son galand appelé Verdolet, sur les fagnes au dessus du bois de Chauveheid où ils dansèrent plusieurs danses avec grand nombre de personnes qu'elle dit luy être inconnues, pour être icelles masquées et estoupées aux Visages (estoupées aux visages : le visage noirci).
Elle ajoute ceci : « Puis après les danses, se trouva sur un chêne, ne sachant par quel moyen elle y venait. »