QUELQUES REFLEXIONS DE W. JAMAR SUR LA SORCELLERIE

"Chevron dans le passé"

Ces histoires de sorcellerie dépassent notre entendement. Malgré la réalité des faits, prouvés par les textes authentiques que nous avons cités, ils nous paraissent incroyables, invraisemblables, comme des histoires hallucinantes, sorties de cerveaux déséquilibrés.

L'on se demande quelles furent les circonstances qui leur donnèrent naissance et comment les autorités civiles et religieuses de l'époque purent avoir une telle foi dans l'intervention personnelle du démon sous des apparences aussi burlesques.

Pour porter un jugement impartial sur ces faits, il faut se reporter à l'époque où ils se sont passés et s'imprégner, si possible, des idées qui régnaient alors.

L'existence des démons, comme esprits malfaisants, est admise par I'Eglise. Il en est souvent question dans les Evangiles et aujourd'hui encore, le prêtre récite le dimanche au pied de l'autel, après la messe, une prière à Saint Michel archange le priant de nous soutenir dans la lutte contre Satan et les esprits malins qui rodent dans le monde pour perdre les âmes. Que le monde, et chacun de nous en particulier, soit en but à ce combat entre le bien et le mal, est chose indéniable.

Mais si l'Église admet l'existence des démons comme esprits, elle n'admet pas facilement, de nos jours, sa présence corporelle parmi nous et des interventions aussi fantaisistes que celles qui nous sont révélées par ces procès de sorcellerie.

Comment se fait-il que les Princes Evêques de Liège et les Princes Abbés de Stavelot prescrivirent contre les sorciers les terribles mesures de répression que nous connaissons ?

Pour tâcher de le comprendre, il ne faut pas oublier qu'ils régnaient alors en souverains maîtres et qu'ils se jugeaient personnellement responsables, devant Dieu, du salut des âmes de leurs sujets. La défense de la religion était dès lors le but principal de leur mission, ainsi que l'attestent les nombreux mandements promulgués par eux.

L'épidémie de sorcellerie, qui se propagea avec une rapidité surprenante, était de nature sans nul doute à compromettre le salut de ceux qui en étaient victimes, dès lors leur responsabilité était en jeu et ils estimaient de leur devoir de réprimer les abus qui se commettaient par des peines exemplaires capables de frapper les masses et de les détourner de ces assemblées nocturnes témoins de tant d'immoralités.

La présence à ces assemblées d'êtres paraissant incarner le démon en personne, présence affirmée par des témoignages nombreux et concordants les inclinaient à croire à l'intervention corporelle de l'esprit malin.

De nos jours, si pareils faits étaient signalés, la police aurait vite fait de surprendre et d'arrêter tous les participants à ces assemblées, y compris les démons, et découvrirait sans peine l'identité des mauvais plaisants cachés sous la défroque du diable pour faire leurs mauvais coups.

Si la justice n'a pas agi de la sorte il y a trois siècles, c'est que tous : membres du haut clergé, magistrats, et officiers de police, étaient persuadés de la présence réelle du démon et que contre lui il n'y avait rien à faire.

La croyance à l'intervention diabolique s'explique mieux quand il s'agit des humbles manants de l'époque. Les guerres de religion, qui agitaient alors le Monde, troublaient les esprits. L'instruction était rudimentaire et des superstitions de tous genres avaient cours.

On a remarqué que les procès de sorcellerie étaient beaucoup plus fréquents dans les régions accidentées et recouvertes de bois que dans les pays de plaines. Ces régions montagneuses, isolées des grands centres, furent toujours propices aux légendes que tant d'écrivains se sont plu de nos jours à ressusciter.

Celui qui connaît nos Ardennes et à qui il est arrivé de cheminer seul dans nos bois ou dans une vallée solitaire, alors que le soleil a disparu de l'horizon et que les ténèbres commencent à jeter leur voile sur toutes choses, ne déniera pas que la silhouette tordue d'une vieille souche ou d'une roche noire se détachant sur le ciel empourpré, que le cri inopiné de la chouette, ou le bruit d'un animal dérangé de son gîte, n'a pas été sans provoquer en lui un sentiment d'angoisse, et qu'en ce moment il a songé aux vieilles légendes où il est question de chats noirs aux prunelles luisantes et de fantômes en peine errant dans la nuit.

Les habitants du pays de Chevron, vivant isolés et toujours en contact avec la nature, découvraient en elle bien des mystères qui les prédisposaient aux croyances surnaturelles. De plus ils menaient une dure vie. Peinant du matin au soir pour tirer de leur bétail, du produit de la terre ou des bois, leur maigre pitance, ils devaient encore satisfaire aux corvées, aux dîmes et aux exigences de leurs Seigneurs et maîtres.

Les mandements sévères des Princes Abbés leur défendaient les « sises », les danses publiques et la fréquentation du cabaret du village passé 9 h. du soir. Privés de tous plaisirs, de tous délassements, faut-il s'étonner que plusieurs d'entre eux, et surtout des femmes, toujours retenues chez elles par les soins du ménage et du bétail, aient songé à se réunir, le soir venu, en des lieux écartés où elles pourraient danser et s'amuser une bonne fois tout à leur aise ?

Faut-il s'étonner que des hommes sans moralité et assurés de l'impunité, aient songé à se mêler à ces réunions et à abuser de toutes façons de ces femmes en se faisant passer pour le diable en personne ? Beaucoup sans doute n'allaient pas à ces assemblées nocturnes dans le seul but de s'amuser. Plusieurs avaient des rancunes à satisfaire, des vengeances à exercer et elles savaient devoir rencontrer aux danses leur galand mystérieux qui avait tous pouvoirs et qui leur procurerait le poison nécessaire pour tuer le bétail de leurs ennemies ou même des personnes de leur famille.

On trouvera plusieurs cas de ce genre dans les procès de sorcellerie que nous avons relatés. Mais ceci n'explique pas tout. Si ces démons étaient des hommes du pays, comment ces femmes ne les ont-elles pas reconnus ? Etaient-ils grimés ? Ne pouvait-on les reconnaître à cause de l'obscurité ? Pourquoi ces femmes usaient-elles du poison pour tuer soit une vache, soit un porc leur appartenant ? Etait-ce pour expérimenter ce poison ? Comment suffisait-il de jeter le poison sur le chemin pour empoisonner le bétail ou d'en oindre une personne pour provoquer la mort ?

Bien des choses restent mystérieuses et inexplicables dans les aveux de ces malheureuses femmes. Peut-on ajouter foi à leurs aveux arrachés par les souffrances de la torture ? Assurément non. Dès lors beaucoup d'esprits éclairés nient l'existence de ces faits, les qualifient de purement imaginaires et font intervenir la suggestion ou l'hypnotisme pour les expliquer.

Quant à moi, je crois à l'existence de ces réunions nocturnes. Les précisions données sur les lieux où elles se tenaient sur les faits qui s'y passaient et sur les personnes qui s'y trouvaient, me paraissent concordantes et convaincantes.

Je me pose, pour finir, une question. Si le diable en personne ne se montre plus guère de nos jours, est-ce parce que l'on ne croit plus en lui ? Ou est-ce parce qu'il ne se montre plus qu'il a perdu ses adeptes ? Je suis porté à adopter cette seconde alternative. Je me rappelle avoir entendu parler dans mon jeune temps du diable de Hermée, célèbre par ses exploits, dont la renommée s'étendit au loin. On cite d'autres cas du même genre en divers pays et je suis bien persuadé qu'un loustic qui saurait jouer convenablement son rôle, pourrait encore de nos jours aspirer aux succès remportés auprès des belles par les Verdulet, les Machoupeit, les Margolet et autres beaux diables du soit disant « bon vieux temps ».

Pour le moment, le diable a pris un autre accoutrement. Si vous voulez le voir, consultez la dernière page des grands journaux français : vous y verrez quantité de réclames payées à prix d'or qui vous donneront : les noms et adresses de diseuses de bonne aventure, tireuses de cartes, astrologues, devins, mages, fakirs et autres gaillards du même genre, qui, affublés de noms magiques, sont tous disposés à jouer le rôle de MM. Verdulet et Cie. Ces gens ont une belle et nombreuse clientèle, croyez le bien. Pour le moment, on ne brûle plus chez nous les gens sur le bûcher (il faudra pour cela attendre le Grand Soir), mais si vous êtes friand de ce spectacle, il vous est loisible encore de vous payer cette fantaisie. Allez trouver une agence de tourisme et faites un petit voyage en Espagne, du côté de Barcelone de préférence, vous y verrez mieux encore que des cadavres de sorcières brûlant sur le bûcher. Là on brûle les gens tout vivant, ce qui est encore plus intéressant, et vous assisterez à des raffinements de tortures bien mieux ordonnés que ceux infligés aux malheureuses sorcières.

Conclusion : seule la mode change, les hommes ne changent pas.

NDLR : Quand M. Jamar parle de l'Espagne et de Barcelone, il fait bien entendu allusion aux atrocités de la Guerre civile qui faisait rage à cette époque (le livre est publié en 1938)

Walthère JAMAR : « Chevron dans le passé »

Editions Desoer - Liège ; 1938