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Association de Sauvegarde de Montigny sur Loing et de son Environnement

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LES PÂTRES COMMUNAUX AU 18ème SIECLE


A Montigny, comme dans les autres villages situés en bordure de la forêt de Fontainebleau,
l'habitude était de faire paître les troupeaux en forêt.
Cet usage était soumis à des règlements très stricts.

La Forêt de Fontainebleau, antique forêt de Bierre, avait à cette époque de grandes étendues de landes qui n'ont été boisées que plus tard, en particulier avec des pins sylvestres.

Jadis, deux fois par jour, en réponse à un coup prolongé de la corne d'appel, les vaches quittaient l'étable et, toutes seules le plus souvent, par les rues qu'elles connaissaient bien,
d'un pas grave et rythmé, s'acheminaient au rendez-vous.

Elles étaient heureuses d'être libres et réunies, elles s'appelaient, se répondaient par des meuglements joyeux, puis, une fois rassemblées, le troupeau bruyant montait lentement vers la forêt.
En été comme en hiver, excepté la période du 15 avril au 15 juin, le troupeau restait jusqu'au soir à paître l'herbe le long des chemins, par les landes et les clairières.
Il s'arrêtait au milieu du jour pour se reposer et ruminer au «dormoir  » (1)

Au soleil couchant, le bataillon sortait du bois, silencieux, le pis lourd ballant en cadence, au son de leurs clochettes. Deux ou trois coups de corne retentissaient et, une à une, les vaches regagnaient elles mêmes leur étable ouverte, ou la villageoise les attendait pour la traite.

Le pâturage des «bêtes aumailles » (2), comme on disait jadis, a été un des droits d'usage les plus anciennement reconnus aux riverains de la forêt. Il était immémorial et les règlements n'ont fait que consacrer une coutume déjà en vigueur au moyen-âge.

Les règlements royaux limitent le nombre de bêtes pour épargner la forêt, et, sous François Ier, chaque paroisse concernée par cet usage fut invitée à produire ses anciens titres de droits qui furent révisés.
Dans chaque village, chaque ménage pouvait envoyer paître en forêt
un certain nombre d'animaux déterminé par décret.

A Montigny, on accordait 3 vaches par ménage, avec leurs veaux de moins d'un an, et la possibilité, pour les pauvres qui n'avaient pas de vaches, d'en tenir deux des autres usagers.
Quelques villages pouvaient aussi envoyer les brebis paître en forêt, et les porcs, mais il était partout interdit de conduire les chèvres dans les bois.

On peut évaluer à environ 18 000 têtes le bétail en forêt de Fontainebleau au début du 18ème siècle.

Les usagers devaient faire pâturer leurs bestiaux en commun, sous la conduite d'un pâtre cautionné par eux. L'usage en était suivi, et les propriétaires y trouvaient avantage et sécurité pour réunir leur bétail
et le mener en forêt. C'était aussi une garantie en cas de délit.

Les bestiaux étaient marqués au fer rouge d'une même marque par propriétaire, munis d'une clochette au cou, assemblés en un seul troupeau, et suivaient un chemin fixé, conduits par ce pâtre unique annuellement choisi par la communauté.
Défense était faite aux habitants de conduire eux-même leurs bêtes séparément, au risque d'une forte amende la première fois, de la confiscation et de la privation en cas de récidive.

Le pâtre est en général un pauvre homme qui n'a pas grand bien à cultiver mais qui possède un troupeau à l'étable. Il passe un marché avec les habitants,
pour un temps donné, à tant par tête de bétail. Contrat est passé devant un notaire.

Le futur pâtre est ensuite conduit à Fontainebleau pour être cautionné par l'administration forestière, car s'il est responsable devant la communauté, c'est la communauté qui doit répondre de lui devant la justice du roi au cas où il commettrait des délits ou au cas où ses bestiaux en commettraient.
Le pâtre prête serment, il signe, s'il en est capable, en présence des responsables officiels et du procureur du roi. Il est alors "reçu" et autorisé à mener le bétail communal à la pâture.
Il est devenu quelqu'un d'important.

Chaque année, la veille de la mi-carême, il se rend à Fontainebleau
pour la tenue des assises, avec les dignitaires du village.
Ce jour-là les vaches restent à l'étable et notre homme a laissé la houppelande
et le vieux chapeau de cuir pour mettre ses meilleurs habits et faire honneur à la compagnie.
Il est heureux et flatté, plein d'estime pour lui-même,
en raison de la confiance que lui accorde la communauté.

Le choix du pâtre était important, à cause de la confiance qu'on lui témoigne.
Il ne doit pas laisser les vaches s'égarer ou se battre, ni pénétrer dans les zones interdites,
sous peine d'amende. Il est à craindre que, par maladresse, il mette le feu à la forêt,
ce qui priverait longtemps les Montignons de pâture.

Aussi, est-ce un habitant du pays que choisissent les usagers, un homme qu'ils connaissent.
Il n'est pas rare de voir le troupeau rester longtemps sous la conduite du même pâtre, vingt ans ou plus.
Le pâtre de la région étant resté le plus longtemps en service est un Montignon, Antoine Coipeau,
pâtre de Montigny pendant 56 ans, de 1698 à 1753.
La fonction tourne ainsi au métier et on voit le fils succéder à son père,
c'est le cas dans la famille Coipeau.

Rien de surprenant que certains de ces professionnels aient loué leurs services ici et là
au pourtour de la forêt, dans d'autres villages.

Il arrive aussi, assez fréquemment, que la fonction soit dévolue à une femme ; c'est en général la veuve du pâtre qui prend la succession de son mari le temps d'achever le bail passé avec la communauté.
Elle est alors aidée d'un valet ou de ses enfants, et la communauté doit contrôler
qu'elle est à même de remplir convenablement sa fonction, sinon, sous peine de privation d'usage,
il faudrait choisir un pâtre homme.

Le pâtre fut, à sa manière, un serviteur de la communauté. Sa fonction est pleine de responsabilité et mérite l'estime. On retrouve ces faits dans les archives de nos villages.
Il ne faut pas laisser oublier cet humble mais indispensable métier
alors qu'il n'y a plus une seule vache dans notre village.


(1) : dormoir : espace ombragé où le troupeau pouvait se reposer. On trouve des "dormoirs " sur des tableaux de Rosa Bonheur ou de peintres barbizonnais.

(2) : bêtes aumailles : gros bétail.



Sources consultées :
F.Sadler : Grez sur loing.
F.Thoison : Almanach de Seine et Marne
Rigault : Syndics et pâtres communaux dans les paroisses de la forêt de Fontainebleau


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