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La
déclaration de grossesse
Un document
original et méconnu
http://www.genealogy.tm.fr/Chronique/chronique5.htm
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du roi Henri II de février 1556
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par lequel toute femme ne vivant pas avec un homme par les liens du mariage
est tenue de déclarer, devant la justice, une grossesse en cours.
Bien évidemment, cette disposition concernait aussi les veuves.
Si
cette " déclaration de grossesse " n'est réglementée
qu'à partir de cet édit, il faut reconnaître que des
textes l'attestent dès le XIIIe siècle.
A la base de cette réglementation, se trouve une volonté
de lutter contre les très nombreux infanticides et abandons d'enfants
" illégitimes ".
Cette réglementation
fut d'ailleurs périodiquement renouvelée jusqu'à
la Révolution.
Par un édit de 1708, Louis XIV prévoit que tous les trois
mois, elle sera rappelée aux paroissiens lors des prônes
du curé à la messe dominicale.
"
(...) Toute femme qui se trouvera dûment convaincue
d'avoir celé, couvert ou occulté tant sa grossesse que son
enfantement sans avoir déclaré l'un ou l'autre et avoir
pris de l'un ou l'autre témoignage suffisant même de la vie
ou mort de son enfant lors de l'issue de son ventre et qu'après
se trouve l'enfant avoir été privé tant du saint
sacrement du baptême que sépulture publique et accoutumée,
soit telle femme tenue et réputée d'avoir homicidé
son enfant et pour réparation punie de mort et dernier supplice
(...) "
Savoir
quelle était précisément la proportion des filles-mères
ou veuves qui déclaraient effectivement leur grossesse est chose
impossible. D'après différentes études, on estime
qu'environ une femme non mariée sur quatre déclarait le
fait qu'elle allait accoucher.
Si pour un petit nombre d'entre elles, ce n'était que par ignorance
pure et simple de la loi, il faut bien reconnaître que pour la plupart,
ce n'était que le désir de garder le secret et de sauver
la face. Une telle ignominie les marquait pour la vie entière.
Ces
déclarations, telles qu'on peut les retrouver dans les archives,
nous renseignent sur pas mal de choses
.comme l'identité des
futures mères, des pères présumés, leur profession
et leur origine, leur âge, leur résidence au moment des faits,
les circonstances de la conception et même parfois la date probable
de celle-ci.
La
fille ou veuve déclare spontanément sa grossesse pour éviter
les rigueurs de la loi mais aussi, parfois, pour se pourvoir contre le
séducteur.
Elles font alors leur déclaration devant le représentant
de la justice locale.
L'obligation de devoir déclarer ces grossesses " illégitimes
" résulte bien souvent d'événements tels que
la fuite ou l'abandon du séducteur, une rupture ou encore les fiançailles
ou mariage de celui-ci avec une autre.
Aussi longtemps que les relations entre amants sont bonnes, que la fille
espère obtenir ce qui lui a été promis, généralement
le mariage ou l'entretien, elle ne fait aucune démarche.
Mais,
nous le verrons par la suite, il est d'autres circonstances bien plus
malheureuses où les victimes n'ont d'autre recours que l'ignominie
ou l'abandon de l'enfant.
Voici l'exposé d'une déclaration de grossesse telle qu'on peut la trouver
dans les archives départementale de la Mayenne (1716)
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(en
marge : )
Expédié
copie à :
Mademoiselle
de Ruillé sur 4 rôles.
Aujourd'hui
cinquiesme mars mil sept cens seize.
Par
devant François Pillegault, seigneur de l'Ouvrinière, conseiller
du roy, lieutenant général criminel en la séneschaussée d'Anjou
et siège présidial de Chasteau-Gontier,
en
assistance de Jean Joseph Garnier, notaire royal, par nous pris
pour greffier pour l'absence de notre greffier ordinaire et de luy
pris la serment en tel cas requis,
a
comparu en sa personne Renée Marie Herbereau, fille mineure, demeurante
en la maison des Etoubles, paroisse de Fourmentières, avec le sieur
(*) Herbereau des Chemineaux, ses père et mère, de laquelle serment
pris, a dit estre aagée de vingt-trois ans ou environ,
laquelle
pour satisfaire aux ordonnances et déclarations de Sa Majesté nous
a déclaré qu'après que Louis de la Planche, fils de la dame de Ruillé,
l'auroit plusieurs fois sollicitée de consentir à ce qu'il pust
jouir de la personne de la comparante,
à
quoy elle auroit résisté aultant qu'elle auroit pu ;
que
cependant un jour de Caresme de l'année mil sept cent quinze, duquel
jour elle ne peut se resouvenir précisément, estant à se promener
entre midy et une heure dans une allée de charmes du jardin de ladite
maison des Estoubles où ledit de la Planche se trouva, et présa
fortement la comparante ;
que
dans un cabinet de charmes qui est au meilleu de ladite allée il
connut pour la première foys charnellement ladite comparente sans
que pour lors il luy parlast que se fust en considération de mariage
que depuis ce temps-là jusques vers la fin du mois de décembre dernier
de ladite année mil sept cens quinze, il l'a de temps en temps cognue
charnellement, et n'avoir promis à la déclarante de l'épouzer qu'après
quelque temps qu'il la cognue charnellement.
Desquels
faits et œuvres dudit Louis de la Planche elle est devenue grosse
et se croit enseinte de huit mois ou environ.
Laquelle
déclaration elle a fait devant nous pour satisfaire ausdittes ordonnances
et déclarations du roy, de tout quoy elle a requis acte que luy
avons décerné pour luy servir et valloir ce que de raison sous ses
protestations de se pourvoir ainsy qu'elle lui sera bon estre contre
ledit de la Planche avec injonction (**) de satisfaire ausdites
ordonnances et déclarations.
Après
que lecture luy a esté faite desdites déclarations et protestation
cy-dessus, elle a dit qu'elles contiennent vérité et persister.
Et
à l'instant a comparu Jacques Herbereau, escuyer, sieur des Chemineaux
demeurant en sa maison seigneurialle des Etoubles, paroisse de Fourmentières,
lequel a déclaré authorizer ladite Renée Marie Herbereau sa fille
pour la vallidité de la présente déclaration sans préjudicier à
ses droitz sous ses protestations de se pourvoir ainsy qu'il avisera
bon estre sans que ladite autorisation luy puisse nuire ny préjudicier.
Dont
l'avons jugé après que lecture luy a esté faitte de la déclaration
de ladite Herbereau sa fille ledit jour et an.
Rature : six mots nuls ; (*) et dame ; (**) que nous luy avons faitte.(Signatures
: )Villegaut. René Maris HerbereauGarnier. Herbereau des Chemineau
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«
... Il profita de l’autorité qu’il avait sur elle et de la faiblesse de
son âge... »
Les
filles les plus exposées sont les servantes et domestiques. Elles succombent
aux assiduités de leur maître.
« ... Le 29 novembre 1717, Marie Léon, fille de
René Léon et de Marie Morin, avec eux demeurante en cette ville de Château-Gontier,
paroisse de Saint Jean-Baptiste, âgée de 23 ans, nous a déclaré qu’après
de longues sollicitations et empressements suivis de plusieurs violences
et attouchements de monsieur Jean Léonard Bouchard, sieur de la Rainière,
lors demeurante en sa maison en qualité de servante domestique, il l’aurait
engagée de lui apporter à boire au matin en son lit dans son salon du
château de Gizuis où il est de nouveau, ce qu’ayant fait dans le temps
que le valet et l’autre servante étaient absents, il profita de l’autorité
qu’il avait sur elle et de la faiblesse de son âge, il l’aurait jetée
sur son lit et après plusieurs protestations et menaces, il l’aurait connue
charnellement, ce qu’il fit à la fin du mois d’avril dernier et a continué
depuis jusqu’au lendemain de la Fête-Dieu dernière dont elle est devenue
grosse de ses œuvres... » B 2823 : registre
de déclarations de grossesse (1715-1742), archives départementales de
la Mayenne.
S’il
ne s’agit pas du maître, ce peut être l’un de ses proches.
« (...) S’est présenté devant nous Anne Lorho, âgée
de 29 ans, fille de défunt François Lorho et de défunte Jeanne Goulias,
originaire du village de Limellec en Brech et domiciliée de Carnac depuis
plusieurs années, laquelle pour se conformer aux édits et déclarations
du roi, nous a déclaré qu’elle a servi l’espace d’un an chez un particulier
du village de Kerdual audit Carnac, qu’elle sortit de son service pour
entrer le premier du mois de mai dernier chez François Tanguy du bourg
de Carnac, que le nommé Marquet, employé aux tabacs, avait une chambre
à ferme dans la même maison de Tanguy qui était contiguë à celle où elle
se retirait le soir, qu’elle ne fut pas longtemps au service dudit Tanguy,
qu’elle fit la connaissance dudit Marquet, que pendant l’espace de près
de deux mois, passant et repassant devant l’appartement de ce dernier,
il lui donnait quelques douceurs et l’embrassa plusieurs fois au visage,
qu’enfin, un jour dans le mois de mai, étant dans sa chambre à faire son
lit, ledit Marquet y entra, la prit à brassée et la renversa sur un banc
et jouit d’elle, que depuis ce temps-là, il lui est arrivé différentes
fois d’aller coucher avec elle et ce sous promesse d’en avoir soin et
de ne la laisser manquer de rien, qu’elle est enceinte de son fait de
près de six mois (...) » B 5571 « Petit registre
pour les déclarations de grossesse, commencé en 1785 », archives départementales
du Morbihan
Certaines
filles se laissent aller contre des espèces sonnantes et trébuchantes,
telle julienne Le Brun « (...) fille bâtarde de défunt Claude Le Brun
d’avec Julienne Poiron de la paroisse de Belligné et être âgée d’environ
vingt ans, laquelle nous a déclaré être grosse d’enfant bougeant du fait
de sieur Arnaud de la Monnerais, fils du sieur Jean Arnaud de Belligné,
lequel est parvenu à la séduire en lui donnant de l’argent (...) »
B 10336 (1763-1766), archives départementales de
Loire-Atlantique.
«
Si elle ne souffrait pas qu’il jouit d’elle, il allait la tuer des coups
de son fusil... »

D’autres sont obligées
de déclarer une grossesse consécutive à un viol.
Jacquine Delanre, 29 ans, veuve de Marin Loyau est
une de ces malheureuses. « (...) Elle nous a déclaré que Pierre Mauxion,
closier, demeurant au village de la Chopière, paroisse de la Férière,
se serait jetée à elle, passant par le bois du Boullay, le 16 d’août dernier,
et l’agressa, s’en retournant de cette ville où elle avait apporté des
vivres audit Morillon, étant dans les prisons de cette ville, ledit Mauxion,
comme un furieux, ayant son fusil à la main, l’aurait jeté par terre et
la tenant d’une main et son fusil de l’autre, lui aurait dit que si elle
ne souffrait qu’il jouit d’elle, qu’il allait la tuer des coups de son
fusil. La déclarante, après avoir fait tous les efforts possibles pour
se retirer d’entre les mains dudit Mauxion, se trouvant fatiguée et hors
d’elle à force de crier au secours, ledit Mauxion l’avait forcée et violentée
de telle manière qu’elle est devenue grosse de ses œuvres (...) » B
2823 : registre de déclarations de grossesse (1715-1742), archives départementales
de la Mayenne.
Parfois
la future mère est forcée à la déclaration par la dénonciation d’un voisin,
logeur ou sage-femme.
« Ce jour sixième juin 1780, au greffe de la sénéchaussée
royale d’Auray et devant nous, monsieur maître Corentin Thomas Le Borgne
de Rocamboze, conseiller du roi, sénéchal, premier magistrat civil criminel
et de police dudit siège ayant pour adjoint maître Louis Julien Morant,
commis ordinaire au greffe dudit siège. Présent noble maître Hillarion
Allain, sieur du Minio, ancien avocat, faisant fonction de partie publique
en l’absence de noble maître Christophe Glain, avocat et substitut de
monsieur le procureur général du roi, certifions que nous, susdit sénéchal,
ayant appris que la voix publique et notamment par une lettre par nous
écrite le 2 mai dernier que la nommée Jeanne Kerdavy de la paroisse de
Landaul était enceinte depuis cinq à six mois et que recelant sa grossesse,
il était à craindre qu’il n’arriva dans la suite quelques fâcheux événements
au fruit qu’elle portait si sa grossesse était véritable au quoi nous,
susdit sénéchal, envisageant les suites fâcheuses qui pourraient résulter
du défaut de déclaration de ladite Jeanne Kerdavy de l’état où elle peut
se trouver, déclaration qu’elle est tenue de faire suivant les ordonnances,
arrêtés et règlements de la Cour rendus en pareils cas, avons, en conséquence,
envoyé ce jour quérir ladite Jeanne Kerdavy par maître Bertrand Francheterre,
Jean-François Morel et Joseph Marie Guillas, général et d’armes de notre
siège, laquelle nous ayant été amenée en ce greffe par lesdits huissiers
et sergents, environ les trois heures de l’après-midi de ce dit jour,
avons stimulé ladite Jeanne Kerdavy de nous déclarer ses nom, surnom,
âge, qualité et demeure, si elle était véritablement enceinte ainsi que
la voix publique l’annonçait , à laquelle stimulation elle nous a déclaré
en langue bretonne se nommer Jeanne Kerdavy, fille de labeur, âgée d’environ
26 ans, demeurant au village de Lamgonbrac en la paroisse de Landaul,
qu’à la vérité elle n’a pas fait la déclaration à la justice de son état,
qu’elle peut cependant être enceinte depuis le mois d’octobre dernier
du fait de monsieur Dargis, demeurant au village de Lamgonbrac chez lequel
elle va ordinairement travailler et servir toutes les fois que ce dernier
la demande, n’ayant jamais eu de commerce qu’avec lui et que travaillant
jeudi premier de ce mois chez ledit sieur Dargis, celui-ci la voyant embarrassée
lui demanda si elle était grosse.
Ladite Jeanne Kerdavy ajoute encore qu’elle craignait qu’à son retour
chez elle, le sieur Dargis n’alla la trouver et ne la gronda à cause de
la présente déclaration si elle lui disait l’avoir faite (...) » B
1722 : « Registres secrets (1768-1790) », archives départementales
du Morbihan
La promulgation du code pénal de 1791
rend caduque la présomption d’infanticide établi par l’édit de 1556.
L’infanticide prouvé est qualifié de meurtre ou d’assassinat selon qu’il
s’accompagne ou non de préméditation.
Retour au droit commun de courte durée puisque le code de 1810 en fait
un crime exceptionnel en l’assimilant à l’assassinat et en le punissant
de mort...
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